La question est tombée systématiquement, à chaque rencontre. «Tu as fini de le lire ?» Oui. L'autre a suivi, immédiatement. «Qui est-ce qui meurt ?» Over my dead body. Que les fans de Harry Potter se rassurent : l'identité du personnage qui meurt entre les pages de Harry Potter and the Order of the Phoenix, dont des millions d'exemplaires ont déjà été vendus depuis avant-hier, ne sera pas révélée dans ces lignes.

Rappelons seulement les propos de J.K. Rowling au sujet du drame : «Une vilaine mort survient dans le roman. Vilaine, parce que c'est un personnage auquel j'étais attachée, quelqu'un que je considère comme un personnage principal», a-t-elle dit en entrevue au Times de Londres, avouant avoir pleuré quand elle a écrit ces lignes-là. Les lecteurs risquent de faire de même. En découvrant l'identité de la victime mais aussi à cause de la force de la scène où cela se produit. D'autant que celles qui précèdent sont de la même eau. En fait, sachant ce qui attend l'un des personnages (sans savoir lequel), on se sent sur la corde raide dans toute la deuxième moitié du livre, surtout dans son dernier tiers - un vrai page turner.En cela, J.K. Rowling reprend la structure et le rythme des trois premiers titres de la série. Elle retrouve aussi le souffle qu'elle semblait avoir perdu - ou avoir eu plus court - dans Harry Potter et la Coupe de feu, qui comportait longueurs et maladresses. Ainsi, la psychologie de Harry, de Ron et d'Hermione, qui avaient alors 14 ans et faisaient leurs premiers pas dans l'adolescence, n'était pas au point. Le problème est maintenant réglé - et Harry apparaît comme un jeune homme très en colère. On comprend, après les épreuves qu'il a traversées au cours des années précédentes. Épreuves qui ont culminé un mois plus tôt avec la mort d'un de ses amis et la «résurrection» de Voldemort, à la fin de La Coupe de feu. Il est encore ébranlé par ces événements quand, au début de The Order of the Phoenix, deux Détraqueurs surgissent chez les Dursley, à Privet Drive.

Cette intrusion du monde magique dans celui qui ne l'est pas ne peut qu'être reliée au retour de Voldemort... auquel le bon peuple sorcier semble ne pas vouloir croire. Le journal officiel des sorciers, le Daily Prophet, qui apparaît à la solde du ministère de la Magie, fait tout pour discréditer les rumeurs en ce sens. Et J.K. Rowling, dans sa critique des médias, de prendre une revanche pas si douce sur les journalistes qui l'ont harcelée ces dernières années - l'accusant de faire la fine bouche en refusant d'accorder des entrevues, de faire mousser les attentes (donc, les ventes) en repoussant la sortie du livre, d'être victime du blocage de l'écrivain.

Mais elle a toujours tout nié. Elle a raconté au Times : «L'écriture de La Coupe de feu a été cauchemardesque. Je me suis perdue dans l'intrigue, je m'étais fixé une date butoir irréaliste.» Elle a donc voulu éviter ce piège avec The Order of the Phoenix. Il n'existait pas de date butoir. Pas plus que de syndrome de la page banche. Et, à la lecture de ce cinquième roman, on ne peut qu'être tenté de croire qu'elle n'a pas menti. Un tel livre ne pouvait être écrit en un an. En tout cas, aussi bien écrit, aussi maîtrisé.

Il y a d'une part sa longueur (768 pages !). Mais, aussi et surtout, sa richesse. J.K. Rowling y fait la démonstration que sa boîte à magie, loin d'être vide, est au contraire toujours bourrée de trouvailles, d'inventivité, de merveilleux et qu'elle possède l'art de faire cohabiter les thèmes les plus graves avec un humour qui flirte, si nécessaire, avec l'absurde.

Elle l'avait annoncé, le roman est plus sombre que les précédents - et les deux derniers le seront plus encore. Harry, donc, tient tête à tout le monde, de sa famille moldue à ses amis sorciers en passant par Dumbledore lui-même, qui semble se désintéresser de lui et le confie même au professeur Rogue ! Colère contre des personnes mais, également, contre l'état des choses. Contre ces sorciers qui ne croient pas au retour de Voldemort. Contre les membres du gouvernement qui ne bougent pas alors que les Mangemorts (partisans de Voldemort) s'évadent de la prison d'Azkaban. Contre les élèves de Poudlard qui le soupçonnent d'être l'allié des forces du Mal. Colère de l'incompris. Colère de celui qui se sent impuissant.

On le voit, J.K. Rowling aborde des thèmes sérieux - et d'actualité. Les questions raciales sont présentes, comme toujours. Elle y ajoute des incursions dans les rouages politiques et les jeux de pouvoir. Lesquels s'incarnent dans la détestable et hargneuse Dolores Umbridge, tout d'abord fonctionnaire au ministère de la Magie, qui deviendra professeur du cours de défense contre les forces du Mal à Poudlard avant d'y être nommée Haute Inquisitrice. Et elle «inquisitionne» allègrement, en multipliant les décrets et les interdits (même le Quidditch devient suspect !).

Plus que dans le nombre de pages, c'est en traitant de ces enjeux parfois abstraits et complexes que la romancière risque de perdre les plus jeunes de ses lecteurs (les moins de 12 ans) - d'autant que la première moitié du livre compte des longueurs. Et de la lourdeur, selon Marie-Line Pratt, fan de la première heure qui a aujourd'hui 20 ans. Elle a reçu son livre samedi (70 000 exemplaires ont été livrés au pays par Postes Canada) et, hier, elle en était à la page 465. «C'est très sombre et très vrai. La crise d'adolescence de Harry est crédible. La description de l'hôpital des sorciers est déprimante mais réaliste.

Émotionnellement, c'est dur. Mais c'est aussi trop long. J'avais hâte qu'il se passe quelque chose de plus drôle !»

Elle ne s'est pas découragée (ç'aurait été étonnant !) et a trouvé ce qui fait le charme du monde créé par J.K. Rowling. Entre autres choses, son humour. Très présent dans la relation (ou tentative de relation) de Harry avec Cho Lang. Harry qui ne comprend pas ce qui se passe dans la tête des filles - et qu'Hermione tente de lui expliquer. «Tout ce que je lui fais subir ! disait J.K. Rowling au Times. C'était très drôle à écrire.» Ça l'est autant à lire.

Et quand on ferme le livre, c'est avec, déjà, un sentiment de manque. Parce que le prochain Harry Potter n'est pas pour demain. Pas de date butoir prévue. «Pas même sur mon contrat», assure la romancière, qui a quand même commencé à travailler à ce sixième tome. Il sera, selon elle, plus court que The Order of the Phoenix, alors que le dernier volet de la série risque d'être «massif». Ça promet. L'ultime chapitre de la saga est d'ailleurs déjà écrit. Et caché dans un endroit secret. «Gardé par des trolls», souligne J.K. Rowling. Peut-être faut-il la prendre au sérieux...