J’adore la série psychoculinaire The Bear. Sa musique délicieusement choisie (R.E.M., Counting Crows), ses acteurs super doués, ses personnages complexes, bizarres et attachants, de même que le réalisme de son incursion dans les coulisses d’un restaurant agité de Chicago.

Mais j’haïs aussi The Bear, parfois. Après une séquence qui frise le génie, pow, on nous sert un menu complet où ça ne fait que se crier dessus et s’arroser d’insultes. Ferme ta gueule ! Non, toi, ferme ta gueule ! Va chier ! Non, toi, va chier ! Fuck you !

Personne ne s’écoute dans The Bear, donc personne ne se la boucle et le service des grossièretés ne s’interrompt jamais. Ce chaos constant et assourdissant est aussi agressant qu’un trait de pesto dans une assiette carrée.

En ligne sur la plateforme Disney+ depuis la fin juin, la troisième saison de The Bear propose de la haute gastronomie télévisuelle, aucun doute là-dessus, mais n’atteint pas les trois étoiles Michelin de la deuxième, la meilleure jusqu’à présent. Dans l’ordre des saveurs, je déposerais la deuxième saison de The Bear au sommet du palmarès, suivie de la première et de la troisième, la moins aboutie.

Car ce troisième chapitre de The Bear ressemble davantage à un amuse-gueule qu’à un plat principal. Un encas avant d’attaquer la quatrième année, où les intrigues mises en place avec des pinces à cils géantes aboutiront enfin.

PHOTO FOURNIE PAR FX

Ayo Edebiri, qui incarne Sydney Adamum, et Jeremy Allen White (Carmen Berzatto), dans une scène de la troisième saison

Le chef névrosé Carmy Berzatto (Jeremy Allen White) réparera-t-il la relation autosabotée avec sa copine médecin Claire (Molly Gordon) ? La timide chef de cuisine Sydney (Ayo Edibiri) signera-t-elle son maudit contrat d’association avec les autres actionnaires du resto ? Et va-t-on pouvoir lire la critique complète du Chicago Tribune, qui terrorise Carmy et son oncle Jimmy (Oliver Platt) ?

Les dix épisodes tournent autour de tous ces pots sans jamais y plonger. Bref, on ressort du visionnement de The Bear avec ce sentiment de ne pas avoir mangé à sa faim, malgré la beauté des assiettes et une facture salée.

Le premier épisode, une longue rétrospective musicale de la carrière passée et future du chef vedette Carmy Berzatto, teste notre patience avec sa ligne du temps confuse et fracassée. Ça prend énormément de confiance de la part des créateurs de The Bear pour amorcer une saison avec un épisode aussi radical, où il se prononce peu de mots.

Étrangement, les deux meilleurs épisodes de The Bear 3 – le sixième et le huitième – sont ceux qui ne s’intéressent pas au torturé Carmy ou à ses yeux bleus constamment humides.

Le sixième épisode nous explique d’où vient la cuisinière Tina (Liza Colon-Zayas) et comment elle a croisé le frère de Carmy, le colérique Mikey (Jon Bernthal), qui a longtemps exploité un casse-croûte familial devenu bistro chic. C’est à la fois touchant, cru et éclairant. Presque de la télé-vérité.

Le huitième se déroule entièrement dans la chambre d’hôpital, et en gros plan, où Natalie dite Sugar (Abby Elliott), la sœur de Carmy, s’apprête à accoucher. Et qui accompagne Natalie dans ce moment tendu ? Probablement la personne la moins zen de The Bear, soit sa mère alcoolique Donna (Jamie Lee Curtis), qui est juste incroyable. En une demi-heure bien compacte, on saisit toute la douleur, l’incompréhension et le ressentiment qui ont pollué les liens entre une mère malade et sa fille, qui en a beaucoup souffert.

PHOTO FOURNIE PAR FX

Ebon Moss-Bachrach dans le rôle de Richard Richie Jerimovich

Un de mes personnages favoris de The Bear, le faux cousin Richie (Ebon Moss-Bachrach), mériterait plus d’amour. Comme une assiette croûtée et abandonnée dans un bac rempli d’eau sale, Richie stagne dans cette troisième saison. Dommage.

Maintenant, dans les séries québécoises, les répliques s’enchaînent de façon fluide sans se chevaucher. The Bear propose exactement le contraire : les personnages bafouillent, hésitent, se coupent la parole, hurlent plus fort que l’autre et hésitent souvent. Oui, ça insuffle du réalisme aux épisodes. Par contre, quand les frères Fak gaspillent trop de temps d’antenne à s’obstiner sur des niaiseries (qui hante qui ?), ça devient répétitif. Chaque seconde compte, même en télé, rappellerait la chef Andrea Terry (Olivia Colman).

Les cuisinomanes se régaleront assurément de la présence des vrais chefs Daniel Boulud (Daniel) et Thomas Keller (The French Laundry), avec qui Carmy a collaboré. Le deuxième épisode commence avec un superbe montage de la ville de Chicago qui s’éveille, c’est du grand art. La chanson Save It for Later d’Eddie Vedder colle parfaitement aux magnifiques images de gens ensommeillés qui se rendent au boulot.

Bien sûr que c’est bon, The Bear. J’ai savouré les dix épisodes en deux petites soirées. Je picosse et je chipote, parce que la série, qui rafle tous les prix, a elle-même élevé le standard de toute la télé américaine.

Quand on réserve dans un grand restaurant, on s’attend à être ébloui par la nourriture et à recevoir un traitement royal. Et on y remarque davantage les petites erreurs que dans une binerie de quartier, n’est-ce pas, chef ?

Oui, chef !

Je lévite

Avec Le mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli

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Giuliano da Empoli, lors de son passage au Salon du livre de Montréal, en 2022

En retard de plusieurs années sur mes lectures, j’ai enfin englouti ce roman dont tout le monde a déjà parlé, même Patrick Lagacé, en 2022. Il s’agit d’un grand livre, qui raconte l’importance cruciale d’un conseiller politique – et ancien producteur de télé populaire – dans l’ascension de Vladimir Poutine. Le livre s’inspire de faits réels et nous entraîne dans les coulisses du Kremlin ainsi que dans la tête et l’intimité du président de la Russie, un être cruel, rigide et colérique. C’est brillant, captivant et écrit dans une langue ravissante. Pour bronzer intelligemment, assurément.

Je l’évite

Le film A Family Affair de Netflix

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Nicole Kidman, Joey King et Zac Efron à la première du film A Family Affair, à Los Angeles, le 13 juin dernier

Plutôt bon public pour les bluettes sucrées, j’ai détesté cette comédie romantique paresseuse et mal jouée. D’abord, ses deux interprètes principaux, Nicole Kidman et Zac Efron, n’ont aucune chimie ni la moindre expression faciale convaincante. Les deux vedettes ont l’air de rentrer à l’usine, de poinçonner leur carte et d’en faire le moins possible. Et le scénario ne remportera pas d’Oscar. Zac Efron incarne un acteur de films d’action à la Vin Diesel qui tombe amoureux de la mère romancière (Nicole Kidman) de son assistante/esclave personnelle (Joey King), qui n’approuve évidemment pas cette relation. Extrait de dialogue : « Tu sens tellement bon, tu portes quoi » ? « De la crème solaire. » Bleh !