Vous avez peut-être en tête cette photo prise par Jean-Marie Périer le 12 avril 1966. Tout a été dit sur cette célèbre séance qui a réuni toutes les jeunes têtes d’affiche françaises des années 1960 pour illustrer le magazine Salut les copains.

Ils sont tous là ! Johnny Hallyday, Richard Anthony, Claude François, Dick Rivers, Adamo, Serge Gainsbourg et plein d’autres. Et puis, il y a cette fille aux cheveux bruns. Elle a 22 ans et se nomme Françoise Hardy. On dirait un ange. Elle détonne parmi toutes les autres artistes féminines.

PHOTO JEAN-MARIE PÉRIER, TIRÉE DES ARCHIVES DE SALUT LES COPAINS

Françoise Hardy (troisième rangée, deuxième à partir de la droite) accompagnée de nombreuses figures marquantes de sa génération, en 1966

En effet, même si pour l’heure on l’associe au mouvement yéyé, elle montrera plus tard qu’elle n’a rien à voir avec Sylvie Vartan, France Gall, Michèle Torr, Chantal Goya ou Sheila. Françoise Hardy a été un électron libre toute sa vie. C’est pour cela que je l’ai toujours aimée.

Depuis le jour où, sur le pick-up d’une tante qui vivait dans un petit village de l’Abitibi, j’ai écouté un disque de cette chanteuse, je n’ai cessé de lui être fidèle. D’être fidèle à sa mélancolie, à sa douceur, à sa façon d’être délicieusement inquiétante.

Françoise Hardy savait faire de bonnes chansons. Après les années hystériques des débuts, elle s’est tenue loin de la facilité. Pour elle, une chanson était un geste de création qu’on devait prendre au sérieux.

J’ai aimé toutes les périodes de Françoise Hardy. Je l’ai assez aimée pour lui pardonner son étonnante passion pour l’astrologie. Cette artiste qui avait le rire le plus charmant de la terre a connu une carrière qui s’étend sur cinq décennies. C’est énorme. Et rare.

Le secret de cette longévité ? Sa grande capacité à se réinventer, sa curiosité et son audace qui l’ont amenée à aller vers de jeunes auteurs et compositeurs dont elle endossait les chansons chaque fois avec brio. Étienne Daho, qui fut son fils spirituel, doit vivre un terrible deuil en ce moment.

Son disque Le danger avec Alain Lubrano, fidèle collaborateur, est une pure merveille. Clair-obscur l’est encore plus. Et je ne vous parle pas de ses enregistrements des années 1970 et 1980 (L’éclairage, Star, etc.) sur lesquels on entend des pépites comme Message personnel, Et si je m’en vais avant toi, J’écoute de la musique saoule, Tirez pas sur l’ambulance.

Quant à ses « grands classiques », écrits par elle ou par d’autres, que les télés et les radios passent en boucle depuis mardi soir, ils sont déjà au firmament. Tous les garcons et les filles, Le temps de l’amour, Comment te dire adieu, L’amitié, Mon amie la rose, Des ronds dans l’eau… Ouf ! Quel héritage !

Extrait du Temps de l'amour
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La France perd une grande étoile de la chanson. Françoise Hardy a été une ambassadrice de haut calibre. Après Édith Piaf, dont elle n’avait pas un centième de la puissance vocale, elle a fait voyager la French song dans d’innombrables pays, notamment en Angleterre, où elle fait l’objet d’une véritable vénération.

Je me souviens de cet Américain que j’ai croisé un jour et qui m’a confié qu’il avait appris le français pour mieux comprendre les chansons de Françoise Hardy. Il savait tout d’elle.

Françoise Hardy n’avait pas une grande voix. C’est en partie pour cela (mais aussi pour le grand stress que cela lui procurait) qu’elle a cessé tôt dans sa carrière de faire de la scène.

Elle n’avait pas une grande voix, mais elle avait plus que ça. Elle avait une unicité. En quelques secondes, une chanson de Françoise Hardy vous enveloppe et vous emmène dans un univers, le sien. Combien d’artistes réussissent cela ? Pas beaucoup.

Des générations d’interprètes féminines et d’autrices-compositrices, particulièrement celles qui occupent en ce moment les scènes, lui doivent tout. Il y a quelque chose de Françoise Hardy chez Pomme, Charlotte Cardin, Cœur de pirate, Evelyne Brochu, Catherine Major, Clara Luciani, Zaho de Sagazan, Joyce Jonathan, Gabriella Olivo et tant d’autres.

Extrait de Tant de belles choses
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Il y a un an, comprenant que la maladie allait avoir le dessus, malgré tout, Françoise Hardy a déclaré qu’elle souhaitait partir. Dans une entrevue publiée dans Paris Match, en décembre 2023, elle a dit : « Partir dans l’autre dimension le plus tôt, le plus vite possible et le moins douloureusement possible. »

On savait que ce départ était imminent. Mais j’avoue que l’annonce de sa mort mardi, en début de soirée, m’a procuré un sacré choc. Mon premier réflexe a été d’aller écouter Tant de belles choses qu’elle a gravée sur le disque du même titre, réalisé par son fils Thomas Dutronc.

Aller écouter ça ! Vous allez brailler un coup, car maintenant qu’elle est partie, cette chanson prend tout son sens.

Même s’il me faut lâcher ta main

Sans pouvoir te dire « à demain »

Rien ne défera jamais nos liens

Même s’il me faut aller plus loin

PHOTO OLIVIER SANCHEZ, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Françoise Hardy et son mari, Jacques Dutronc, photographiés chez eux à Monticello, en Corse, en 1991

En écoutant cela, je pense à Jacques Dutronc, le grand amour de sa vie avec qui elle avait enregistré la chanson de Mireille (sa prof de chant), Puisque vous partez en voyage, et aussi la superbe Brouillard dans la rue Corvisart. Ce couple, aussi libre que fascinant, est devenu une légende depuis longtemps.

Quant à Françoise Hardy, elle a le statut d’icône. Rien de moins. Pas mal pour une jeune fille qui a appris à faire des chansons sur sa guitare avec trois accords.

Cela fait partie des fabuleux mystères de l’art.