La première et la dernière fois que j’ai été intéressée par l’Eurovision, c’est lorsque Céline Dion l’a gagné avec la chanson Ne partez pas sans moi, alors qu’elle représentait la Suisse en 1988. Encore aujourd’hui, je ne comprends pas très bien les règles de ce concours européen, ni pourquoi Céline représentait la Suisse en étant Québécoise, mais j’avais compris que c’était quelque chose de gros quand René Angélil avait organisé une conférence de presse à Montréal au retour de cette victoire, juste avant que la carrière internationale de Céline ne décolle.

La Suisse n’avait pas remporté l’Eurovision depuis la participation de Céline jusqu’à cette année, où Nemo, artiste suisse non binaire, a gagné pour la chanson The Code. Ça me serait passé dix pieds au-dessus de la tête si je n’étais pas tombée sur les messages de haine envers Nemo, dont la victoire semblait confirmer la décadence et la fin de la civilisation occidentale, selon certains. Et tout ça dans un concours tendu où la candidate israélienne, Eden Golan, a été huée, en raison de l’atroce guerre à Gaza qui continue.

PHOTO LEONHARD FOEGER, ARCHIVES REUTERS

Nemo, artiste représentant la Suisse au concours Eurovision, réagissant à sa victoire, à Malmö, en Suède, en mai dernier

Parlez-en en bien, parlez-en mal, tant qu’on en parle, n’est-ce pas ? Je suis allée voir la finale sur YouTube, pour savoir si Nemo était aussi terrible que ça et, franchement, l’artiste n’a pas volé sa première place.

Visionnez la prestation de Nemo en finale du concours

Les commentaires ont été tout aussi méchants après la remise à Cannes du prix d’interprétation féminine aux actrices du film Emilia Perez de Jacques Audiard, parmi lesquelles l’actrice trans Karla Sofía Gascón, dont la simple présence dans le groupe d’interprètes primées a fait hurler dans quelques chaumières, comme si le loup était entré dans la bergerie.

Des tonnes de prix sont remis annuellement à des artistes hétéros, mais dès qu’un membre de la communauté LGBTQ+ en gagne un, c’est perçu comme une invasion. Rien de nouveau.

En fait, je n’en peux tout simplement plus de lire des commentaires haineux, car j’ai besoin de conserver un minimum de foi en l’humanité. J’essaie donc autant que possible de les éviter, mais ils finissent toujours par me retrouver, puisque les algorithmes les encouragent. Je n’ai pas cherché Nemo, mais Nemo m’a trouvée par ses haters.

Pourtant, dans la dernière semaine, j’ai accepté d’être abreuvée de discours haineux et injurieux, mais dans un tout autre contexte : le Festival TransAmériques (FTA), où j’ai vu deux spectacles fascinants, Catarina et la beauté de tuer des fascistes et Surveillée et punie.

Dans Catarina et la beauté de tuer des fascistes, une pièce de Tiago Rodrigues, une famille portugaise se réunit une fois par année pour tuer un fasciste afin d’honorer la mémoire d’une ouvrière assassinée sous la dictature de Salazar. Prémisse un peu absurde et, au départ, nous sommes plus sur le ton de la comédie. Mais quand la cadette, qui a droit à son initiation à 26 ans, est figée par le doute au moment de tuer le politicien d’extrême droite que la famille a kidnappé, les questionnements moraux se multiplient, qui ne sont pas sans rappeler Les Justes de Camus.

PHOTO JOSEPH BANDERET, FOURNIE PAR LE FTA

Le personnage du fasciste, campé par Romeu Costa, dans Catarina et la beauté de tuer des fascistes

La pièce se termine sur le long monologue du politicien déchaîné (dans tous les sens du terme), qui nous sort les poncifs habituels sur la patrie, la famille, le retour des femmes au foyer, l’immigration et l’importance de protéger les valeurs des « vrais » Portugais. Une logorrhée étourdissante qui finit par écœurer le public, où l’on entendait des « ta yeule ! » exaspérés de la part de spectateurs ou de comédiens recrutés, je dirais un mélange des deux. Ce monologue invitait à cette réaction, comme s’il était impossible de rester muet devant un tel déferlement d’inepties, ou peut-être par crainte que le spectacle ne se termine jamais si nous ne réagissions pas. Cela confirme aussi qu’au Portugal, et plus généralement en Europe, comme aux États-Unis et au Canada, nous vivons tous la montée des populismes. Et que nous n’avons pas le choix de réagir à cela.

J’ai été franchement impressionnée par Surveillée et punie, un spectacle inspiré des messages haineux ciblant Safia Nolin depuis des années, mis en scène par Philippe Cyr. Je ne m’attendais pas à tant de beauté avec un matériau aussi laid.

Un chœur classique (et plutôt tragique) d’une vingtaine de personnes chante les insultes écrites sur les réseaux sociaux (en public et en privé) contre Safia Nolin, devant la comédienne Debbie Lynch-White qui incarne son alter ego. Je n’ai jamais entendu autant d’horreurs (misogynes, homophobes ou racistes) chantées si magnifiquement.

La vraie Safia Nolin rejoint sur scène la comédienne, elles se dénudent et s’amusent dans une fausse piscine, pendant que les injures se poursuivent et s’aggravent jusqu’aux menaces de mort. Nous avons droit à quelques rares pauses quand Safia prend sa guitare et chante ses chansons, qui ont toujours été douces.

PHOTO MAXIM PARÉ FORTIN, FOURNIE PAR LE FTA

Debbie Lynch-White et Safia Nolin dans Surveillée et punie

Quelle est la mécanique du bouc émissaire ? C’est celle d’un groupe qui grossit contre une personne paratonnerre des frustrations, parce qu’on peut se défouler en se cachant lâchement dans une foule, et se conforter dans sa méchanceté quand elle est partagée. Sachez que tous les noms des personnes qui ont alimenté les paroles de ce chœur sont nommés au générique du spectacle. Il faut rendre à César ce qui revient à César.

L’une des principales critiques que l’on entend envers Safia Nolin est qu’elle se complaît dans un rôle de victime, alors un spectacle comme Surveillée et punie va confirmer ceux qui soutiennent cette critique dans leurs convictions.

Ce serait tellement plus simple si Safia se taisait et s’effaçait, si elle se faisait oublier un peu, si elle passait à autre chose. Encore une fois, on demande à la victime de se taire, pour supposément son propre bien. Et plus elle refuse, plus on l’enfonce.

Est-ce que le monde va de mal en pis parce qu’on cesse de plus en plus de lutter ? C’est la question que je me pose après ces deux spectacles. Après avoir appris aussi, dans une même journée, que Trump était coupable, que le milliardaire Robert Miller avait été arrêté et que la direction de l’UQAM s’était entendue avec les étudiants qui campaient sur son campus pour la population de Gaza. Peu importe ce qu’on pense de ces cas, c’est un peu la preuve que quand on fait quelque chose, quand on ne lâche pas le morceau, ben, il se passe quelque chose, parfois.

Pour Trump, par exemple, je fais partie des pessimistes qui trouvaient que ce procès pouvait ajouter de l’huile sur le feu, mais après ce verdict, une autre partie de moi se dit que si on ne croit plus en la justice, si on laisse gagner les bullies par peur des coups, on laisse aller les choses. Le but de l’intimidation, c’est de pousser à la fatigue, à l’abandon ou à l’aquoibonisme. Donc au silence, et à laisser toute la place à la force de la haine, plutôt qu’à la force d’une résistance à la haine. Et dans cette résistance, je crois que l’art a un grand rôle à jouer.