Je tenais absolument à assister aux obsèques de Jean-Pierre Ferland. Il ne fait aucun doute que j’aurais mieux vu et entendu en regardant la cérémonie à la télé, mais je voulais inscrire ce moment dans ma mémoire.

Il n’y a pas eu beaucoup de funérailles nationales au Québec (à ne pas confondre avec des funérailles d’État et des cérémonies d’hommage national). Une quinzaine en 60 ans. Les artistes qui ont eu droit à cet honneur se comptent sur les doigts d’une main. Gaston Miron, Jean Paul Riopelle, Gilles Carle.

Ces rituels permettent de rappeler l’héritage de nos créateurs. C’est à ce moment que nous prenons véritablement conscience de sa richesse. Que voulez-vous, l’humain est ainsi fait. Il faut attendre la mort pour reconnaître la valeur d’un être.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Pierre Ferland, en 2021

Avant le 27 avril, Jean-Pierre Ferland était un chanteur. Ou, au mieux, un créateur de chansons. Mais depuis quelques jours, il est un poète. Il a fallu une poète pour le dire. Sur l’urne contenant les cendres de son ami, Clémence a écrit : « Je voudrais quitter la tristesse pour mieux me souvenir de toi, comme je t’aperçois parfois dans mes rêves, mon tendre ami poète Jean-Pierre. »

Lors de la cérémonie, le réalisateur Pierre Séguin a présenté une vidéo dans laquelle « le petit roi » parle de la mort. Appuyé sur le parapet d’un pont, il dit : « Ma vie, c’est comme la rivière. Je sais où est l’amont, je sais où est l’aval. Je sais pertinemment que le cours de l’eau ne changera jamais de cap et que je vais finir comme la rivière dans la mer. »

Il n’y a qu’un poète pour dire les choses de cette façon. Pourquoi n’avons-nous jamais vu cela chez Ferland de son vivant ? Pourquoi n’avons-nous jamais osé lui attribuer ce titre ?

Samedi, le mot poète était sur les lèvres de tous les journalistes et animateurs. Tout comme le mot géant. Jean-Pierre Ferland était un géant. Et son départ sera malheureusement suivi de plusieurs autres. Une triste marche de géants se dessine.

On a tendance à l’oublier, mais l’histoire de notre culture est terriblement jeune. Tout a commencé, ou à peu près, dans les années 1950 pour notre littérature, notre cinéma, notre peinture et notre chanson. Faites le calcul…

Nos bâtisseurs vieillissent tous en même temps. Ils partiront presque tous en même temps. Vous m’excuserez de ne pas mentionner de noms. Je ne veux pas être prophète de malheur. Et nous souhaitons que ces trésors nationaux vivent encore longtemps.

Nous n’avons pas l’habitude de voir partir de grands personnages. Nous n’avons pas connu des funérailles grandioses comme celles de Victor Hugo, qui ont rassemblé trois millions de personnes dans les rues de Paris, le 1er juin 1885. On ne peut pas se vanter d’avoir eu un arrière-grand-père qui a vu le cortège parcourir les Champs-Élysées jusqu’au Panthéon.

Notre grand-père nous dira plutôt qu’il a appris la mort de La Bolduc, personnage légendaire suprême, dans une simple rubrique nécrologique. Dans Le Devoir du 22 février 1941, on peut lire que « Mme Édouard Bolduc » est décédée deux jours plus tôt à Montréal. Cette géante est morte dans la quasi-indifférence.

Heureusement, à partir de Félix Leclerc, nous nous sommes mis à honorer convenablement nos bâtisseurs. Au lendemain de sa mort, le 8 août 1988, son nom s’étalait en grosses lettres à la une de tous les quotidiens du Québec.

Nous allons vivre une vague de grands départs. Il faut s’y préparer. Il faut surtout prendre soin de nos géants de leur vivant.

Je remarque depuis quelques mois la multiplication d’évènements télévisuels ou radiophoniques qui offrent la chance à ces pionniers de se raconter. Les deux émissions diffusées récemment sur ICI Première et ICI Musique consacrées à Gilles Vigneault en sont de bons exemples.

Certains aiment à répéter que pour un peuple dont la devise est « Je me souviens », nous nourrissons peu la mémoire collective. J’apporte cette nuance : les médias et l’État jouent un rôle important dans la reconnaissance de nos géants. Mais cela doit aller au-delà des funérailles nationales.

Perpétuer la mémoire de notre culture et de ceux qui la font doit aussi se faire au sein de la cellule familiale. Il nous appartient individuellement de perpétuer le souvenir de ces géants.

Combien de quadragénaires et de quinquagénaires ont raconté au cours des derniers jours qu’ils avaient découvert les chansons de Ferland en fouillant dans les disques de leurs parents ou de l’aîné de la famille ?

Je dis aux jeunes : fouillez, fouillez, fouillez !

L’avenir de notre culture ne dépend pas seulement des jeunes artistes émergents. Il repose aussi sur ceux qui ont ouvert le chemin.

Charles Aznavour avait pour habitude de dire qu’il ne croyait pas à la postérité. « Qui se souvient de celui qui a écrit Plaisir d’amour ? » De son côté, Jean-Pierre Ferland a déclaré qu’il se fichait de la postérité « comme de l’an 40 ».

Et si, pour une fois, on tentait de leur donner tort ?