Dans ma chronique de mercredi dernier, j’ai consacré quelques lignes à deux expériences récentes où des spectateurs bavards ont dérangé les gens autour d’eux, sinon carrément perturbé les spectacles où j’étais. Il semble que j’aie touché une corde ultrasensible.

Publié le 29 mai

Vous avez été nombreux à m’écrire pour me dire que vous remarquez que ce phénomène prend de l’ampleur et qu’il vous exaspère au plus haut point. Certains m’ont même dit qu’ils ne vont plus au théâtre ou au cinéma à cause de cela.

Je racontais que durant le spectacle Pour une histoire d’un soir, une clameur est venue du fond du parterre quelques minutes après le début de la représentation. Un homme et une femme, verre à la main, refusaient de s’asseoir et échangeaient bruyamment entre eux. Quand des spectateurs assis derrière eux leur ont demandé de se taire, ils ont répliqué en les aspergeant du contenu de leurs verres. Quelqu’un est allé chercher des agents de sécurité qui ont escorté les indisciplinés vers la sortie.

Comme instant pathétique, c’est un sommet ! Tu vas voir un spectacle en espérant vivre des moments magiques et tu te fais agresser par des inconnus soûls et désagréables.

Car le problème avec ces gens, que les professionnels du spectacle appellent les « spectateurs toxiques », c’est qu’ils n’acceptent pas de se faire rappeler à l’ordre. Un lecteur me disait qu’il avait gentiment demandé à une spectatrice d’arrêter de texter pendant le spectacle de Sting. La luminosité de l’écran dérangeait les gens assis près d’elle. La jeune femme a rabroué le spectateur.

Bien sûr, on pourrait accuser l’alcool que l’on peut maintenant consommer dans les salles. Mais je crois qu’il y a plus que cela.

On assiste à une perte de civisme, à une sorte d’ignorance des notions de rituel qui entourent un spectacle. Ces spectateurs, qui ont grandi devant la télévision, ne savent plus comment se comporter dans un théâtre. Ils se croient dans leur salon.

Ils agissent comme au temps du théâtre élisabéthain où les spectateurs buvaient, mangeaient et s’adressaient aux acteurs pendant le spectacle. Le hic, c’est que les codes ont évolué.

Une lectrice m’a raconté la catastrophe qu’elle a vécue lorsqu’elle est allée voir le spectacle de Patrick Bruel au Théâtre St-Denis (soulignons que les billets coûtaient 90 $). Elle a eu la malchance de se retrouver derrière deux parents qui avait eu l’idée d’amener leur fils de 4 ans. Pendant deux heures, l’enfant n’a pas arrêté de bouger, de parler, de passer d’un parent à l’autre. L’enfer !

Aller voir un spectacle est maintenant une sortie coûteuse pour bien des gens. Cette soirée devient « l’évènement » de l’année. Ce moment leur appartient. Le reste n’existe plus.

On pourrait sans doute y aller d’une étude sociologique et décortiquer ce phénomène en analysant le type de public, de spectacle et de lieu (on me dit que le placotage est très présent au Casino de Montréal). Mais une autre expérience me porte à croire qu’il n’est pas nécessaire de s’aventurer sur ce terrain.

Récemment, pendant le concert de l’OSM avec Daniil Trifonov, j’ai vécu un truc surréaliste. On venait de faire la fameuse annonce pour inviter les gens à éteindre leurs cellulaires et tout le reste. Le pianiste s’est mis à jouer (l’œuvre commence très doucement). Et là, une dame a ouvert son sac à main et sorti un bonbon qu’elle a développé lentement pendant d’interminables secondes. Toute la salle pouvait entendre le bruit de la cellophane. On aurait dit une publicité humoristique pour les pastilles Vicks.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Le pianiste russe Daniil Trifonov lors de sa performance avec l’OSM, le 20 avril dernier

Cette femme était-elle consciente qu’elle détruisait la magie et qu’elle imposait sa présence à 2000 autres personnes ? La nature humaine me fascine autant qu’elle me désole.

Ce que je déplore dans l’attitude de ces bavards et autres importuns, c’est qu’ils tuent ce que le spectacle a de plus beau à offrir : la symbiose d’une foule. J’aime rire, j’aime être ému, j’aime être dérangé et bousculé. Mais je veux ressentir cela en même temps que les autres. C’est ça qu’on recherche quand on va voir un spectacle. Sinon, aussi bien se terrer à la maison devant son aquarium.

Les théâtres et les salles de concert ont trouvé des moyens originaux de nous rappeler les règles de bienséance avant un spectacle. Après les cellulaires et les bonbons, faudra-t-il maintenant dire aux spectateurs qu’il faut s’abstenir de parler pendant le spectacle ? Je crois que nous sommes rendus là !

En 2019, le regroupement de diffuseurs professionnels de spectacles RIDEAU et la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) ont organisé une conférence dont le titre était Excusez-moi, est-ce que le spectacle dérange votre conversation ?. Ça en dit long sur la portée de ce problème.

Le phénomène du « spectateur toxique » est devenu grave. Il est grand temps de le freiner. Sinon, c’est l’industrie du spectacle qui risque d’en pâtir.

Appel à tous

Avez-vous vécu récemment une expérience de « spectateur toxique » ?