Le documentaire s’appelle Le businessman et son blues. Mais contrairement à la chanson de Plamondon, Gilles Talbot, sujet du film, n’a jamais voulu être un artiste.

Publié le 24 mars

Ce producteur et imprésario des années 1960, 1970 et 1980, qui a représenté autant des chanteurs populaires que des artistes « macramé-granola », et qui est passé de l’un à l’autre avec l’aisance d’un félin, a marqué son époque. Il a contribué à procurer des assises solides à une industrie qui fonctionnait souvent par instinct.

Comme ce sujet m’interpelle au plus haut point, j’ai plongé dans cette série de trois épisodes avec un immense plaisir. Je n’ai pas été déçu. Les témoignages sont riches, la réalisation est impeccable et le récit, présenté sous forme de casse-tête, nous aide à comprendre comment Gilles Talbot et ceux qui gravitaient autour de lui ont été de véritables bâtisseurs.

IMAGE TIRÉE DU BUSINESSMAN ET SON BLUES

Gilles Talbot et son fils Martin

Mais ce qui rend ce documentaire encore plus intéressant, c’est que l’histoire de cet homme, ancien portier de bar devenu imprésario d’une foule d’artistes, fait l’objet d’une quête, celle de son fils Martin.

Martin Talbot a peu connu son père. Comme d’autres fils abandonnés, il s’est inventé un père. Quarante ans après la mort tragique de son père, Martin Talbot a pris son courage à deux mains et a tenté d’aller au-delà de cette image façonnée afin de savoir qui était vraiment cet homme libre, visionnaire, volage, mais aussi dur et intransigeant.

Car il faut le dire, Gilles Talbot avait la réputation d’être « dur », « rough » et « autoritaire ». Mais on dit aussi de lui qu’il était quelqu’un qui protégeait ses artistes. « Cette quête m’a permis de découvrir quelqu’un de droit », m’a confié Martin Talbot au cours d’une entrevue.

Ceux qui n’apprécient pas la tendance actuelle qui place les documentaristes au cœur de leur film auront du mal avec le procédé employé par Martin Talbot. Mais dans ce cas-ci, on doit reconnaître que le concept l’exigeait. On voit donc l’auteur, scénariste et réalisateur aller à la rencontre de gens qui ont connu son paternel.

Outre les nombreux artistes que Gilles Talbot a représentés (Pierre Perpall, Les Milady’s, Chantal Pary, Ginette Reno, Fabienne Thibeault, Paul Piché, Gilles Vigneault et Jean-Pierre Ferland (avec qui il a vécu l’aventure de Jaune), Martin s’entretient avec sa mère Nicolle, première femme de Gilles Talbot, Guy Latraverse, qui fut un grand complice dans la création de l’ADISQ, Pierre Boivin, allié de la première heure, Madeleine Careau, Raphaëlle Germain, Nathalie Petrowski, Mia Dumont et d’autres.

Au fil des rencontres, on assiste à la découverte du père par le fils. Ce dernier vit diverses émotions.

Je n’avais pas compris à quel point mon père avait un but précis dans la vie. Pour moi, c’était un homme d’affaires qui ne voulait faire que des affaires. Mais ce qui l’a motivé, c’est de construire une industrie qui allait permettre aux artistes et aux artisans de mieux gagner leur vie en mettant de l’avant la langue française.

Martin Talbot

Martin Talbot a eu peur d’apprendre des choses désagréables sur celui qui a quitté le nid familial alors qu’il avait 6 ans. Un soir, Gilles Talbot a annoncé à sa femme qu’il s’en allait vivre avec Ginette Reno. « Laisse-moi faire, lui a-t-il dit. Il faut que je parte de la maison. Il faut que je réussisse et c’est avec elle que je vais réussir. »


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Ginette Reno a vécu une idylle intense avec Gilles Talbot.

L’idylle entre Gilles Talbot et Ginette Reno sera aussi brève qu’intense. Les deux amants avaient loué un appartement à côté de celui de Jean-Pierre Ferland. C’est en entendant le son de leurs ébats que Ferland a eu l’idée d’écrire T’es mon amour, t’es ma maîtresse. « Ce père-là, je ne l’aimais pas », dit Martin Talbot.

Mais ses rencontres, particulièrement celle avec Paul Piché, lui ont fait voir un autre homme. Le créateur d’Heureux d’un printemps a souvent rencontré Gilles Talbot avant de faire carrière. Il avait l’impression de faire perdre du temps au grand imprésario, mais celui-ci lui disait chaque fois à quel point il aimait échanger avec ce jeune artiste. « Je suis ressorti de ma rencontre avec Paul en me disant : “Ostie, je l’aurais aimé, finalement, mon père.” »

Le documentaire met également en lumière le côté avant-gardiste de Gilles Talbot. Bien avant que la chose soit une pratique courante, il organisait des showcases avec des artistes qu’il présentait à des propriétaires de cabaret. C’est aussi lui qui a eu l’idée d’organiser le mariage de Chantal Pary et d’André Sylvain sur un plateau de Télé-Métropole.

La troisième partie est à mon avis la plus forte, car elle raconte l’aventure de Starmania, un projet démesuré dont on ne cesse encore aujourd’hui de raconter la genèse.

La façon dont Gilles Talbot a réussi à intégrer des talents québécois dans ce mégaspectacle et à négocier la production du disque avec les investisseurs français est de la haute voltige.

Le dernier épisode aborde bien sûr la mort de Gilles Talbot, en 1982, à l’âge de 43 ans, lorsqu’il était aux commandes d’un Cessna en compagnie de trois autres personnes, dont sa conjointe de l’époque. Alors qu’il tentait de se poser sur une piste de la Caroline du Sud, un soir de tempête, il a confondu des balises lumineuses qui étaient dans la mer avec celles de la piste d’atterrissage. L’appareil et les quatre corps n’ont jamais été retrouvés.


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Jean-Pierre Ferland et Martin Talbot

Après sa mort, ses proches ont découvert que Gilles Talbot n’avait pas un sou en banque. Celui qui avait brassé de grosses affaires durant toute sa carrière ne laissait pas grand-chose. « J’ai appris que mon père n’était pas juste au cash, dit Martin Talbot. Et ça m’a fait plaisir. Il n’était pas non plus dans le paraître. Les gens qui l’ont côtoyé l’aimaient d’un amour profond. »

Le legs de Gilles Talbot est immense. Profondément nationaliste, il a aidé sa génération et celles qui ont suivi à comprendre qu’il ne fallait pas avoir peur d’être ce que l’on est, à voir grand, à négocier la tête haute. L’épisode de la présence du Québec au Midem de la chanson, à Cannes, est éloquent à cet égard.

Il faut regarder ce documentaire qui, étonnamment, est hébergé sur la plateforme Vrai. À travers l’histoire de Gilles Talbot, c’est un pan entier de la chanson québécoise qui est raconté. Cette histoire est belle, car elle est faite d’audace, de risque et de passion. Mais aussi d’instinct de survie.

Le businessman et son blues, à compter du 29 mars, sur Vrai.