Publié le 30 déc. 2021

« J’ai toujours été seul, tout seul, affirme Patrick Henley, alias Henriette Valium, dans un rare autoportrait écrit en 2020. Ça commence dès que j’ai conscience de moi et des autres par l’immense sentiment d’être un extra-terrestre. Que suis-je donc venu faire ici ? […] Mais qu’ai-je fait au néant pour mériter une telle réalité ? Pourquoi ai-je à vivre si je dois mourir, mourir si j’ai à vivre et puis, surtout, qui m’a fait cette triste blague ? »

Henriette Valium, souvent désigné comme « le pape de la bédé underground », est mort à la fin de l’été. De mort naturelle. Dans son atelier et dans son sommeil, à 62 ans. La disparition de cet éternel « outsider » a été soulignée très brièvement dans les médias, tandis que c’était le choc pour toute la communauté d’artistes et d’amis qui le connaissaient si bien.

PHOTO EVA QUINTAS, FOURNIE PAR LA FAMILLE

Henriette Valium dans ses jeunes années

Son décès m’a vraiment peinée, car j’ai croisé quelques fois Henriette Valium au Cheval Blanc et j’ai le souvenir d’une carrure de lutteur, d’un être tonitruant et sympathique, qui n’est jamais sorti de la marge. Je connaissais un peu son œuvre parce que mon chum est devenu fan de ses bandes dessinées quand il avait 12 ans. « Où sont mes Valium ? », disait-il avant d’aller se coucher avec ses recueils de grandes dimensions que nous possédons toujours et qui n’entrent dans aucune bibliothèque : 1000 Rectums, Primitive Crétin ! et Cœur de maman. Des pièces de collection qu’il mettait des années à créer dans un souci maniaque du détail.

Plonger dans les dessins de Valium, c’est plonger dans un vortex infini et hallucinatoire d’humour noir et de liberté totale. Chaque planche est un travail de moine. Ceux qui ont lu ses Nitnit, détournement majeur des Tintin de Hergé, ne peuvent l’oublier. Valium ne voulait pas comme les puritains brûler Tintin, une influence de son enfance comme pour beaucoup ; il voulait le « décâlisser », ce que je trouve bien plus subversif.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Une bédé de Henriette Valium, Cœur de maman

Une tempête nommée Valium

Tout le monde a croisé son trait de crayon un jour, car il a conçu une tonne d’affiches de groupes et de shows qui passaient par les Foufounes électriques et d’autres bars dans les années 1980. Il a même fondé un groupe punk nommé Valium et les dépressifs (nous avons une cassette). La veille de sa mort, il était dans une lancée de grands tableaux magnifiques inspirés de portraits de généraux, de victimes civiles et de prisonniers des deux guerres mondiales. Et bien sûr, le symbole du svastika, dont il était obsédé et qu’il voulait tirer des griffes de l’imaginaire nazi, est partout.

Mon amoureux et moi avons eu le grand privilège de visiter son atelier, un petit garage dans le quartier Hochelaga qui s’est avéré une caverne d’Ali Baba. Je n’en suis pas revenue, car je ne pensais pas qu’il existait encore des êtres aussi libres et ingénieux.

J’ai demandé poliment à voir cet antre à son fils, Olivier Henley, après avoir lu son hommage bouleversant à son père sur Facebook : « Mon père était une structure complexe auto-définissante, une entité qui synchronise le tempérament de la vie, de l’existence à la manière d’un laser, d’un groove de toune. […] Blotti dans ses bras, il sentait l’acrylique, le café, le crayon mine et une pointe de swing. Ça sent si bon, vous avez pas idée. »

IMAGE FOURNIE PAR LA FAMILLE

Extrait de « Où est Haddock », de l'album 1000 rectums

Nous sommes reçus par Oliver et Silvia Gérome, conjointe de Henriette Valium des dernières années. En fait, elle et lui ont eu un gros coup de foudre en 1983 qui a duré quelques mois. Ils n’ont jamais coupé les ponts, se sont retrouvés de temps à autre, mais c’était le grand renouveau depuis deux ou trois ans. Henriette Valium était le père de quatre enfants de trois conjointes différentes. « Un lion, tu n’attaches pas ça, résume Silvia en riant. Moi, je voulais des bébés, un chum, et lui, il les voulait toutes ! » Après un silence, elle laisse tomber, la gorge serrée : « Tu te rends compte que la vie, c’est simple en crisse quand tu es avec la bonne personne. » Silvia est celle qui a découvert le corps inanimé de Valium dans son atelier où il plaçait le cadenas sur la porte de façon à laisser savoir qu’il était à la maison. Ils avaient ensemble des projets plein la tête.

Valium n’a jamais cessé d’avoir des projets plein la tête.

PHOTO MARC TESSIER, FOURNIE PAR LA FAMILLE

Henriette Valium en plein travail

Créer son monde et sa vie

L’atelier de Henriette Valium était aussi son logement depuis huit ans, nous apprennent Olivier et Silvia. Pardon ? Il vivait ici même l’hiver avec juste une chaufferette ? Nous avons tous nos manteaux sur le dos ! Mais l’endroit est incroyable. Dans ce minuscule garage où trône au centre sa table d’artiste et des tableaux partout, Henriette Valium a tout aménagé lui-même, on se croirait dans une piaule de peintre à Paris dans les années 1920. Il a bizouné la plomberie et installé un bain, une toilette, un lavabo. Sur une mezzanine au plafond beaucoup trop bas, il y a un lit – et paraît-il qu’il se cognait souvent le front en se réveillant – ainsi qu’un petit bureau pas possible : le coin est tellement exigu que Valium a scié la table et la chaise, et percé deux trous pour laisser passer ses jambes. Olivier sort un couvercle de casserole avec fracas, comme le faisait son père qui prenait de la place, et nous montre qu’il s’agit d’une assiette de céramique sur laquelle il a vissé une poignée.

Il était comme ça, mon père. Quand il lui manquait quelque chose, il le créait. Le matériel, ce n’était pas important pour lui.

Henriette Valium

Il n’avait pas trop le choix, car les institutions ne voulaient pas vraiment de son art radical, à part le galeriste Robert Poulin qui l’a pris sous son aile. Henriette Valium s’est installé dans ce garage, dans le pur esprit rebelle de sa jeunesse punk, pour finir ses jours en ne faisant que ce qu’il voulait, avec un loyer de 170 $ par mois. « Il disait : "Moi, une bourse, ils ne vont pas m’en donner, ce sera le B.S.", se souvient Olivier. Après avoir eu une maison, un autre mariage qui chie, il est arrivé ici. Mais dans son côté fucké, c’était un gars très organisé, il n’était jamais en retard dans ses paiements. »

Henriette Valium est éternel

Olivier a un regard tendre et lucide sur son père, qui a été absent du décor par moments, mais avec qui il a renoué à l’adolescence. Le regard du fils qui a compris qui était au fond son géniteur. Qui sait que cet homme ne pouvait pas vivre sans créer, et que le travail acharné sur ses dessins lui venait de sa mère qui faisait des dentelles d’une folle précision. Malgré ses mains d’ogre, Valium était d’une grande délicatesse.

« On était différents. Je suis bien plus square dans le fond, mais je m’entendais très bien avec lui. À 16 ans, quand j’habitais à la campagne, je disais à mes amis : "On va-tu voir la bête ?" On venait de Joliette, on ne s’en rend pas compte quand on vit en ville, mais ça traumatise de la bonne façon de rencontrer un gars comme lui. Tu découvres que la planète est plus diversifiée que ce que tu connais. »

Olivier Henley aurait pris 20 bonnes années de plus avec son père, mais il trouve qu’il a eu une belle mort, « parce qu’il n’aurait pas supporté de se voir dépérir, vu qu’il aimait tellement être en vie ».

Olivier et Silvia vont continuer de payer le loyer de l’atelier. Ils travaillent tous les deux à rassembler son œuvre dispersée, qui est plus reconnue en Europe, où le nom de Valium est associé à jamais à la contre-culture des années 1980. « D’un point de vue historique, tu n’as pas le choix au Québec de passer par lui. La scène punk de Montréal était grosse et il était dedans. » « Et il était gros dans tous les sens », réplique Silvia avec un fou rire.

Il y a deux expositions en chantier qui se préparent pour Valium, célébré depuis sa mort par ses amis dans des petits happenings joyeux. Tout autant que son œuvre inclassable, c’est son âme que je voulais ici rappeler, à un moment où le meilleur de Montréal étouffe sous les projets immobiliers et les spéculateurs sans âme, où les bourgeois veulent faire fermer des salles de spectacle et tuer le peu qu’il nous reste pour nous sentir humains. L’esprit de Patrick Henley, alias Henriette Valium, est là pour de bon, parce qu’il n’est rien de moins que vital.