Je croyais qu’elle allait écrire jusqu’à 100 ans, au moins. Ou jusqu’à ce que l’Académie suédoise lui décerne le Nobel de littérature. Chaque année, je me tenais prête pour cette annonce, dans un espoir fou, car elle remplissait tous les critères. En particulier pour ce qu’Alfred Nobel disait de ce prix qui doit récompenser une œuvre rendant service à l’humanité et « qui fait la preuve d’un puissant idéal ».

Publié le 2 déc. 2021

L’œuvre de Marie-Claire Blais embrassait l’humanité entière dans ce qu’il y a de plus beau et de plus laid, et portait en elle une forme de foi inébranlable en l’art et l’amour. On peut dire sans exagérer qu’elle était du calibre de Marcel Proust. Pas plus tard que cette année, un article de Quill & Quire soulignait que si on devait nommer un autre écrivain canadien pour le Nobel après Alice Munro, il y avait Margaret Atwood et Marie-Claire Blais, ce que rappelait aussi un magnifique portrait d’elle paru en 2019 dans le New Yorker, intitulé Will American Readers Ever Catch on to Marie-Claire Blais ? Écrire en français aux États-Unis, quand on n’est pas Française de France, la plaçait dans une drôle de case pour le Nobel, qui récompense souvent un écrivain et un pays, voilà mon impression.

Marie-Claire m’envoyait par courriel les articles la concernant aux États-Unis, ainsi que des photos de ses chats adorés, en me demandant de lui retourner des photos de mon chien.

On communiait toutes les deux à cet amour des animaux ; je la comprenais et elle me comprenait quand nous étions atterrées de les perdre, et c’est un peu comme ça que j’ai percé sans effort l’énorme carapace de sa timidité légendaire. Si bien qu’à chaque ouragan qui frappait Key West, je m’inquiétais pour elle, sachant qu’elle ne pouvait pas quitter ses chats dans le péril.

PHOTO CAROL TEDESCO, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Claire Blais et notre chroniqueuse Chantal Guy, à Key West

Elle était soutenue par un petit cercle d’admirateurs infatigables, à Paris, au Québec et aux États-Unis, très reconnaissante envers eux, puisque c’est par l’un d’eux, Edmund Wilson, qu’elle a obtenu en 1963 la bourse Guggenheim qui allait changer son destin et l’ancrer définitivement en terre américaine.

Elle savait à quoi elle avait échappé. Née dans une famille ouvrière de Québec en 1939, son premier roman, La belle bête, paru en 1959 alors qu’elle n’avait que 20 ans, avait été plutôt mal reçu dans la Grande Noirceur. On n’a pas idée de ce que c’était de naître pauvre, femme, gaie et l’âme d’une écrivaine dans le Québec de ces années-là. On n’a vraiment pas idée. « Une jeune fille qui écrivait des livres, on la maltraitait, on ne l’aimait pas, on ne l’accueillait pas bien », m’avait dit Marie-Claire en 2018, en rappelant que, comme Anne Hébert, elle aussi avait préféré vivre ailleurs pour écrire.

C’est quelque chose qu’elle ne pouvait oublier, et le plus magnifique chez cet être d’exception est qu’elle n’oubliait personne derrière elle. Pendant 60 ans d’écriture, elle a mis sa plume au service des déshérités de la terre, des marginaux et des minorités, ne se limitant pas aux frontières nationales. C’était une œuvre d’une grande violence, car elle ne faisait pas abstraction des injustices et des cruautés de ce monde, mais elle se rangeait naturellement du côté de ceux qui luttent et aspirent à vivre malgré tout. Même les bourreaux avaient droit à son regard empreint de compassion. Et les animaux qui peuplent ses romans n’étaient pas en reste. Un tel regard est d’une rareté absolue, je vous jure.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Claire Blais sur la plage à Key West, en 2011.

Je retiendrai à jamais son apparition au crépuscule à Key West, la première fois que j’ai visité son île magique, qu’elle partage avec un autre monument des lettres, Michel Tremblay. Une entrevue avec Marie-Claire Blais ne se passait pas le matin, c’était une nocturne. Elle était toute frêle, mais avait le look d’une rock star, quasiment la dégaine d’un Keith Richards, avec son éternelle frange sur des yeux charbonneux, les joues trop fardées et son manteau de cuir. Comme si elle n’avait jamais quitté l’esprit rebelle et contestataire des années 1960, ce qu’elle raconte très bien dans ses essais Passages américains (2012) et À l’intérieur de la menace (2019), qui sont des manuels de courage. Aux premières loges des luttes progressistes, elle était convaincue qu’elles changeaient durablement nos sociétés. Le bouillonnement d’aujourd’hui lui rappelait celui d’hier, comme un combat ininterrompu, une résistance increvable contre le conformisme. Tant que ça brasse, il y a de l’espoir, ai-je compris.

Ce que je retiens de plus important de nos discussions depuis 20 ans, c’est combien elle était optimiste et croyait en l’évolution de l’être humain, quand bien même le désespoir peut nous saisir, et dépeignait-elle les tourments et les dangers de notre époque. J’étais chaque fois galvanisée par sa confiance, alors que tant d’autres de sa génération pensent qu’il n’y a que le déluge après eux. En 2012, en pleine crise étudiante au Québec, alors qu’elle faisait paraître Le jeune homme sans avenir, elle reconnaissait en la jeunesse sa propre colère, et l’importance de la révolte, pour un rafraîchissement de cette planète fiévreuse. « Ces jeunes gens sont dans le monde entier, me disait-elle. On les voit, et ils nous regardent vivre. Malgré tout, je crois qu’il y a quelque chose de très positif en ce moment. C’est un peu le début de ce recommencement. Cette révolte, c’est très sain. Ce sont tous ces mouvements qu’on essaie de traduire dans les livres, le retour vers une sorte de joie, de beauté. »

Marie-Claire Blais pensait la même chose la dernière fois que nous sous sommes parlées, en octobre, pour la sortie d’Un cœur habité de mille voix, dans lequel l’écrivaine reprenait les personnages des Nuits de l’underground et de L’ange de la solitude, revenant sur les luttes LGBTQ+. Elle refusait de s’attarder aux reculs, elle rappelait les avancées, tout en observant, alerte, une remontée de l’homophobie et d’une violence en particulier contre les personnes trans. « On ne peut pas être indifférent, il faut dénoncer cela, c’est un devoir », disait celle qui restait marquée par l’hécatombe du sida, qui a fauché tant de ses amis. « C’est un autre racisme, qui a une forme taboue. Un double racisme, car bien souvent, ce sont de jeunes Noirs, Asiatiques ou Latinos qui sont tués. »

Lisez la chronique « Hommage aux luttes LGBTQ+ »

Elle m’avait laissée sur des paroles inspirantes, en prédisant que les femmes de ce monde n’allaient pas se laisser faire, et vaincre.

Mon cœur se serre, et les larmes coulent toutes seules quand je pense qu’Un cœur habité de mille voix aura été le dernier livre publié de son vivant. Et je ne peux m’empêcher de trouver que ce titre la décrit parfaitement. Elle était vraiment cela, un cœur habité de mille voix, les voix des sans-voix, comme l’ont souligné très justement les éditions du Boréal.

J’ai reçu comme un choc la nouvelle de sa mort, mardi soir, très tard, en vacances à la campagne, alors que tous mes livres de Marie-Claire Blais, une trentaine au moins, sont à Montréal. Aucune importance puisque son œuvre m’habite depuis si longtemps. Depuis Une saison dans la vie d’Emmanuel, que j’ai lu à 16 ans, l’un des premiers romans québécois qui m’a éblouie. J’ai été marquée définitivement par la terrible grand-mère Antoinette et Jean Le Maigre. Ce n’était qu’un début – et quel début ! – récompensé par le prix Médicis en 1966, auquel on a souvent voulu la réduire, alors qu’il ouvrait la voie non seulement à sa propre vocation, mais aussi à tous les écrivains québécois qui allaient suivre. Marie-Claire Blais savait jusque dans sa chair quelles exigences demandait la littérature – solitude, précarité, travail acharné –, et sa vie durant, elle n’a cessé d’encourager les jeunes plumes qui lui demandaient conseil. Sans Blais, il n’y aurait pas de Kevin Lambert, d’Audrée Wilhelmy ou d’Heather O’Neill. Ce n’est pas pour rien que son frère tout aussi génial Réjean Ducharme lui avait dédié L’Océantume en 1968, « respectueusement, comme à une princesse ». Elle est finalement devenue une reine, et je n’avais aucune honte à me prosterner à ses pieds.

J’aurais pu perdre Marie-Claire Blais de vue si mon métier ne m’avait pas relancée dans son immense cycle romanesque Soifs, chef-d’œuvre de la littérature contemporaine, un projet sans équivalent qui écrase quasiment tout ce qui l’a précédé. Marie-Claire Blais a refusé d’être un classique poussiéreux dans une liste de lectures obligatoires à l’école, et c’est tant mieux. Je tiens à rappeler, une fois de plus si vous me le permettez, que dans la lubie médiatique des primoranciers, moins intimidants à lire que les écrivains qui ont une œuvre imposante, Marie-Claire Blais a offert une leçon magistrale de littérature et prouvé que l’âge n’a rien à voir avec la pertinence, quand on est écrivain et qu’on refuse de s’asseoir sur ses lauriers. Elle n’était pas stimulée par l’ambition, la célébrité ou les prix, mais par un feu intérieur qui ne pourra jamais s’éteindre, puisqu’il s’alimentait à même les braises de ce qui donne envie de vivre.

Merci, Marie-Claire, pour le tourbillon des phrases sans points qui m’ont fait marcher dans Key West et les âmes de Petites Cendres, Fleur, Daniel, Mai ou Rebecca, et de centaines d’autres, qui m’ont fait comprendre qu’on avance ensemble même si on a parfois l’impression de tourner en rond dans la solitude de sa tête ou de sa petite île.

Personne n’est une île, nous sommes le monde.

Et j’espère sincèrement que vos amis s’occupent de vos chats orphelins.

Appel à tous

Quel est votre livre préféré de Marie-Claire Blais et pourquoi ? Quel souvenir garderez-vous de cette autrice ?