«Au moment où j'écris ces mots, je tente de mériter mon collier. Il est solide et droit, il veut bien s'engager auprès de moi, il me mettra le collier, mais seulement si je m'en montre digne. Pour cela, je dois me soumettre à lui pour 48 heures consécutives.»

Chantal Guy LA PRESSE

Ceci pourrait ressembler à un extrait de Cinquante Nuances de Grey, ce roman érotique de EL James dont «tout le monde parle». Il s'agit plutôt d'un document dévoilé en cour dans un procès contre un homme accusé de négligence criminelle lors d'un jeu sado-masochiste qui a mal tourné. Le texte est de la victime qui n'en est pas vraiment une: elle écrivait d'heure en heure son excitant supplice.

Toujours étrange lorsque la réalité rejoint la fiction. Vous vous lancez dans ce roman pour tenter de comprendre le «phénomène» (40 millions d'exemplaires vendus), et vous tombez sur cette histoire dans le journal qui fait écho aux fantasmes de Christian Grey.

Le type avait attaché sa copine consentante dans le sous-sol. Il sort pour aller acheter des pâtes. Quand il revient, elle est inconsciente, asphyxiée, et mourra à l'hôpital.

Notez ici l'irruption du réel plate et ordinaire, qui crée le sentiment absurde: il est seulement allé acheter des pâtes, bon dieu! Mais la mort s'est invitée en son absence et le voilà en procès, sa vie sexuelle étalée partout dans les journaux. Pauvre fille. Pauvre gars. Il doit se pincer pour y croire, et pas par plaisir masochiste.

Il faut se pincer aussi pour croire au «phénomène» Fifty Shades of Grey, dont la traduction française qui vient d'arriver connaît un grand succès. Car ce n'est pas un phénomène. C'est une technique de mise en marché. Le monde de l'édition pique à l'industrie cinématographique la bonne vieille formule du blockbuster: écraser tout sur son passage en envahissant les librairies et les médias. L'instinct grégaire fait le reste, puisque l'être humain craint l'exclusion du groupe. Parlez-en en bien, parlez-en en mal, pourvu que, etc... Encore le côté plate du réel.

Le roman, lui, est franchement hilarant. Comment croire à cette jeune vierge séduite par un homme évidemment riche et beau, qui l'initie à la domination? Dès sa première nuit, elle jouit sur commande, accumule ensuite les orgasmes à la chaîne entre quelques humiliations qui, malgré ses réticences, multiplient encore plus ses orgasmes. Aucune femme n'a jamais autant joui qu'Anastasia Steele, on vous le jure. «Encore un orgasme!!!» s'exclame-t-elle assez souvent pour qu'on ait envie de lui foutre une baffe - heureusement, Christian Grey est là pour la punir à notre place.

C'est très mal écrit (exquise torture pour les littéraires maso), bourré de répétitions - l'héroïne se «mord la lèvre toutes les deux pages, ce qui le rend fou, et la lectrice exaspérée aussi - mais on ne lit pas Cinquante nuances de Grey pour s'initier à la littérature, comme ces messieurs n'achètent pas les magazines érotiques pour lire des articles savants. C'est du «porno soft» écrite, jetable après usage, qui n'a d'autres fonctions que d'émoustiller la lectrice peu concernée par le style, comme on se fout du scénario d'un film de cul. On a parlé de «mommy porn» ce qui est ridicule et trahit surtout un mépris du public féminin, car on ne parle pas de «daddy porn», à ce qu'on sache. Cinquante nuances de Grey sera lu par les 15 à 77 ans, comme la série Twilight qui a inspiré EL James pour sa propre trilogie.

Ce qui étonne, évidemment, est cette initiation de masse au sadomasochisme, pratique sexuelle considérée comme marginale. Peu de gens ont vu en Fifty Shades of Grey une resucée (scusez la!) maladroite de l'oeuvre de Sacher-Masoch, l'écrivain qui a donné malgré lui son nom à une perversion. Chez Sacher-Masoch comme chez EL James, il y a cette obsession du contrat, d'une précision tellement maniaque qu'elle relève tout autant de la perversion. Des pages et des pages de contrat. Il s'agit de définir le fantasme en détails pour qu'une fois mis en pratique, donc dans le réel, rien ne vienne le gâcher. Car, le réel, on le répète, est souvent rabat-joie. Comme dans la chanson de Vian, «Fais-moi mal Johnny», qui se termine dans la déception, parce que ce crétin de Johnny n'a pas compris la nature exacte de l'amour-qui-fait-boum.

Sacher-Masoch a bien tenté de réaliser son fantasme avec son épouse, qui devait selon le contrat l'humilier à heures fixes, avant de retourner à ses tâches domestiques et ses grossesses (ah! le pouvoir de la victime!), mais la femme et les situations qu'il imaginait n'étaient parfaites que dans sa tête, si bien qu'il lui a fallu sublimer par l'écriture, ce qui a donné Vénus à la fourrure. On retrouve la même chose chez EL James, un fantasme écrit impossible dans la réalité, où Christian Grey n'ira jamais acheter des pâtes pendant qu'Anastasia l'attendra, attachée. Une invraisemblance assumée par le contrat tacite entre la lectrice et la fiction, qui vaut des millions.

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