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L'université et le «pacte faustien»

Gel, hausse, gratuité. Tout le débat entourant la grève étudiante concerne l'argent. L'accessibilité au savoir, mais très peu le savoir en lui-même. Et dans ce conflit qui divise les étudiants, mais aussi la population, on comprend une chose: il y a ceux pour qui le savoir est une aspiration, et ceux pour qui c'est un diplôme. Ceux pour qui les lieux du savoir devraient être des bastions de la pensée libre et de la transmission des valeurs fondamentales de notre société, et ceux pour qui il s'agit d'un tremplin vers la carrière, qui se doit d'être «compétitif».

Deux livres à lire pour réfléchir dans ce printemps chaud: L'empire de l'illusion de l'Américain Chris Hedges qui vient d'être traduit chez Lux, et Je ne suis pas une PME du Québécois Normand Baillargeon, dans la collection Essai Libre de Poètes de Brousse.

Hedges, journaliste au New York Times et Prix Pulitzer, livre l'une des charges les plus violentes qu'on ait pu lire sur la décadence de la culture américaine, dominée par l'État-entreprise (un mot à utiliser contre «gouvernemaman»), et des valeurs carrément psychopathes qui font passer le Patrick Bateman de Bret Easton Ellis pour un prophète.

Un chapitre est consacré à l'éducation, «L'illusion du savoir». Hedges nous décrit la dérive épouvantable des institutions d'élite américaines, où seuls peuvent étudier les enfants de l'oligarchie, qui y apprennent surtout comment se tailler une place dans le système qui les avantage et jamais à le remettre en question. La mainmise des entreprises sur les départements - et vous pouvez être certains qu'elles ne se précipitent pas sur les «humanités», agonisantes, mais les secteurs qui leur profiteront vraiment - et comment elles tiennent les recteurs par les couilles, recteurs qui passent plus de temps à les flatter pour maintenir leur financement et le standing de l'institution, qu'à s'occuper d'éducation.

C'est aussi dans cette logique capitaliste que les étudiants voient l'éducation comme un passage obligé vers le succès et l'argent, et absolument rien d'autre, et surtout pas pour d'autres que pour eux-mêmes. Cette élite, c'est Bush comme Obama, ce sont les banquiers de Wall Street et les dirigeants de multinationales. Hedges n'y va pas de main morte: «Une culture se condamne elle-même à mourir si elle ne saisit pas l'interaction essentielle entre morale et pouvoir, si elle confond sagesse et techniques de management et si elle ignore que c'est à l'aune de sa compassion qu'on évalue une civilisation, et non à celle de son efficacité ou de sa consommation. La morale est le produit d'une civilisation, mais les membres de l'élite ne savent pratiquement rien de ces traditions, car ils sont, eux, le produit d'un vide moral.»

Enfin, le coup de grâce: «L'élite du pouvoir est habitée par une foi aveugle dans le système politique et financier qui l'a éduquée, l'a enrichie et lui a conféré sa puissance. Elle est cependant incapable de résoudre les problèmes auxquels la société est confrontée.» C'est que pour ça, il faut des idées générales - grandes, pourrait-on dire - que les spécialistes, dans leurs spécialisations, n'abordent pas.

La mission de l'éducation

Normand Baillargeon interroge dans son pamphlet ce «pacte faustien» que les universités québécoises sont en train de signer en se frottant de trop près à l'entreprise, ce déchirement entre la «vie de l'esprit» et les exigences de rentabilité qui deviennent la norme dans l'enseignement supérieur. «S'il est vrai que l'université n'avait aucunement répugné jusqu'ici à entretenir des liens avec les institutions économiques et à leur apporter diverses contributions souvent appréciables, ce n'est pas la même chose que d'en adopter les normes, les principes et les modes de fonctionnement. Or, c'est cela qui est radicalement nouveau et qu'il s'agit de comprendre au moment où le capitalisme lie son destin à celui de l'économie du savoir et où l'université, tout comme l'éducation en général, est sommée de se repenser et de se remodeler selon les exigences propres à une telle économie.»

Le débat dépasse largement la hausse de 1625$. Le véritable enjeu concerne la mission même de l'éducation. Un étudiant n'est pas seulement un futur employé, mais aussi un citoyen; lui aura-t-on donné les moyens de penser «en dehors de la boîte» économique?

En lisant ces deux essais, on voit autrement ces images de manifestations à la télévision. Ces étudiants qui veulent franchir les piquets de grève, parce qu'ils ne veulent pas perdre leur semestre, parce qu'ils veulent leur diplôme, parce qu'une carrière les attend. Certains les voient comme des jeunes lucides, responsables et mûrs, au contraire de ceux qui «jouent à la révolution». Ils sont en effet le fier produit de l'éducation-entreprise et ils ont bien appris leurs leçons.

Pour joindre notre journaliste: cguy@lapresse.ca




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