Dans La petite vie, Moman a déjà dit: «La langue, c'est les entrailles d'un peuple!» Personne d'autre que Claude Meunier n'aura mieux réussi à cerner les blessures de la nôtre. Ce que j'admire le plus dans l'oeuvre de Claude Meunier est précisément ce polissage parfait d'une langue imparfaite, malmenée, pleine de carences. Ce grand complexe québécois qui perdure. Seul un peuple ayant dit non deux fois à son indépendance, proposée pourtant dans un certain confort démocratique, pouvait générer un auteur capable de faire dire à un personnage: «Y'a pas moyen qui arrive RIEN dans vie coudonc! Vas-tu falloir que j'tue quelqu'un pour avoir la paix?»

Et quand je dis nous, je ne parle pas du «nous inclusif» proposé par le PQ après le référendum de 1995, mais du nous exclusif de ceux qui sont enfermés dans cette langue abîmée, certes, mais qui, comme toutes les langues, est capable, sous la plume de certains génies, d'exprimer de grandes choses. Ou plutôt, dans ce cas-ci, de NON-exprimer de grandes choses. L'atténuation est le tic par excellence du langage québécois, qui ne peut être mieux incarné que dans la célèbre phrase de René Lévesque: «On est peut-être quelque chose comme un grand peuple.» Peut-être. Quelque chose. Comme. C'est de l'hésitation, ça, monsieur. Un méchant détour pour arriver à «grand peuple». C'est dans ces détours que Meunier écrit.

La première fois que j'ai vu Les voisins, écrit par Claude Meunier et Louis Saia, je n'ai pas ri une seule fois. J'ai trouvé ça triste à pleurer, d'un ennui mortel. Je n'avais pas tort, mais je n'avais pas encore «écouté» Les voisins. C'est en lisant la pièce que j'ai compris - ou plutôt entendu. Le travail d'orfèvre des auteurs pour empêcher tous les personnages de se parler clairement. Il n'y a pas une phrase dans cette pièce, pas une seule, qui tient debout, et pourtant, dans l'ensemble, tout se tient. Les personnages parlent maladroitement de banalités absolues. Aucun temps mort dans la platitude totale. Personne ne se comprend vraiment mais chacun fait semblant. Un dialogue de sourds entre gens aphasiques. Stéphane Sylvain, le prof de théâtre de la pièce Appelez-moi Stéphane, enfile les perles devant des étudiants aussi mal pris que lui pour s'exprimer. Comment se comprendre quand on ne sait pas ce qu'on dit?

L'écriture de Meunier est «songée», comme le veut le néologisme qu'il a forgé lui-même. Les situations sont comiques, le travail sur le langage l'est encore plus. Michel Tremblay traduisait en joual des situations universelles; ses héroïnes tragiques sont assez classiques, malgré leur accent. Chez Meunier, ce n'est pas le joual qui est révolutionnaire, mais ses limites. La pauvreté du langage rejoint la pauvreté de l'esprit. On y entend des gens discuter de leur haie ou du goût de la mayonnaise, perdus dans le vide intersidéral de leur existence. «Ça goûte donc bon de la mayonnaise, hein? On peut pas dire à quoi ça goûte.». «On se parle jamais, Georges» dit Laurette. «Pas tout le temps» répond-il. C'est aussi drôle que tragique.

Les pièces de théâtre, Meunier lui-même le concède, sont très dures. C'est avec plus de tendresse et une maîtrise parfaite qu'il a réussi à rejoindre deux millions de personnes par semaine avec La petite vie. La famille Paré, on l'aime malgré tout, alors qu'elle est particulièrement tarée. Popa jase avec ses vidanges, Réjean parle de lui à la troisième personne, Thérèse est incapable de retenir «steak-blé d'inde-patate», Moman chuchote des secrets à l'oreille de sa dinde... On est au-delà du second degré, mais dans une pure folie.

Quand vous avez goûté aux Voisins ou à La petite vie, vous en sortez transformé. Vous écoutez la télé et la radio, il y a des Bernard et des Laurette partout, des Réjean, des Caro, des Rénald. Meunier creuse les failles de notre langage, dans un style inimitable qui pourtant s'appuie sur une douloureuse réalité. Est effrayante, au fond, cette réalité. Terrible, terrible, terrible... Vaut mieux en rire qu'en pleurer, merci à Claude Meunier.