En l’espace de cinq ans, la Québécoise Michaëlle Sergile a déjà exposé à New York, Miami et Dakar. Utilisant le tissage, elle associe les mots de l’histoire et de la lutte des Noirs à des fils textiles pour créer des installations délicates et fortes sur l’identité culturelle. Nous avons visité l’atelier de cette énergique artiste de 27 ans, en lice pour le prix Sobey 2022.

Publié le 4 juin
Éric Clément
Éric Clément La Presse

Itinéraire

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Peau noire, masques blancs, exposée dernièrement au MNBAQ

Née à Chicago, Michaëlle Sergile a passé sa petite enfance en Haïti avant d’arriver au Québec à l’âge de 7 ans. L’artiste et commissaire a étudié en psychologie et en art-thérapie, avant de bifurquer vers les arts visuels à l’UQAM.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le travail de Michaëlle Sergile sur Mayotte Capécia

Son parcours a commencé en 2017 dans le cadre d’un collectif, Human After All, qui a exposé à Brooklyn et à Miami. Sa carrière a jailli tel un geyser, grâce au soutien de ses profs, dont Anne-Marie Ninacs et Michael Robinson, et du galeriste Patrick Mikhail. L’histoire, les communautés noires et le colonialisme nourrissent son médium, le métier à tisser. Faisant des liens entre textes et textiles, elle s’est spécialisée dans les installations au contenu sociologique. Une avenue née de sa fascination pour l’essayiste, psychiatre et anticolonialiste martiniquais Frantz Fanon (1925-1961).

L’atelier

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Le métier à tisser partiellement numérique que Michaëlle Sergile utilise à Concordia

Son atelier – dans la galerie Jano Lapin, à Verdun – est minuscule. Un petit bureau, une chaise, quelques accessoires et ses travaux accrochés au mur. Elle n’a pas de place pour son métier à tisser personnel et utilise souvent un métier à tisser numérique disponible dans le département Milieux Institute for Arts, à Concordia.

Sourire

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Projection de To Hold a Smile au Musée d’art de Joliette

Michaëlle Sergile a été marquée par le poème The Mask (We Wear The Mask), du poète Paul Lawrence Dunbar, récité par Maya Angelou (1928-2014) dans une vidéo où l’écrivaine américaine évoque sa rencontre avec Rosa Parks, figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis.

Regardez la vidéo avec Maya Angelou

Elle en a tiré une vidéo, To Hold a Smile, sur le sourire en tant que force de résilience. Un sourire qui se transforme en rictus. Elle a aussi utilisé la voix de Maya Angelou pour « tisser du son ». Elle a imprimé les variations de la voix et les a mises à la verticale, ce qui a donné des traits qu’elle a ensuite tissés. Cela a donné l’installation We Wear the Mask.

« Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir dire des choses non dites, réfléchir à des angles morts, dit-elle. Le poème est poignant, mais que veut-il dire ? Ça signifie quelque chose pour des parents qui migrent ? Pour une famille qui se reconstruit dans un autre pays ? Je l’ai vu dans ma propre famille. Sourire, c’est être accueillant pour mieux se faire accueillir. Et aussi se forcer à travailler et se relever après avoir tout quitté. »

Dakar

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L’affiche de l’exposition à laquelle Michaëlle Sergile participe à Dakar

Michaëlle Sergile participe depuis le 21 mai à une exposition au Sénégal, en parallèle à la 14Biennale de Dakar. Elle y présente un travail sur les Fyet Lalo (fillettes Lalo), du nom de ces tontons macoutes au féminin qui soutenaient la dictature haïtienne de François Duvalier. Une douce comptine pour enfants qui évoque la violence. « Je trouvais que c’était en continuité avec ce que j’avais fait sur le sourire », dit-elle.

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Lalo comme macoute (ici exposé à Concordia), un projet que Michaëlle Sergile fait connaître à Dakar

Fière d’être à Dakar, Michaëlle Sergile estime que depuis l’action d’éclat de Stanley Février au Musée d’art contemporain de Montréal, en 2019, pour réclamer plus de visibilité pour les artistes de la diversité, les choses se sont améliorées. « En matière de programmation, il y a un changement. Par contre, est-ce que ça change aussi sur le plan des structures ? En 1989, il y avait le même discours et ça n’avait rien changé. Ce sont les structures qu’il faut changer. »

Projets

Grâce à une bourse du centre d’art longueuillois Plein Sud, Michaëlle Sergile est en train de créer une œuvre qui rend hommage aux communautés noires, rendue à partir d’une photographie réunissant 78 enfants. Une photo qui provient des archives de l’église Union United, la plus ancienne congrégation noire de Montréal, située près de la station Lionel-Groulx, là où jouait le pianiste de jazz Oliver Jones. Plein Sud exposera en 2023 cette grande œuvre mémorielle.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le projet de Michaëlle Sergile sur l’église Union United

Michaëlle Sergile est aussi en résidence à l’atelier La Coulée, une fonderie de Pointe-Saint-Charles, afin de se former en soudure. « Je veux réaliser une assez grande structure qui va pouvoir supporter un très, très long tissage. J’en suis au dixième de la création de la structure métallique ! » Elle ne peut en dire plus sur cette nouvelle installation qui abordera le thème de la migration des communautés noires au Canada.

  • Under The Skin, installation vidéo/photos, 2017

    PHOTO FOURNIE PAR L’ARTISTE

    Under The Skin, installation vidéo/photos, 2017

  • We Wear the Mask, 2019, tissage en coton, alpaga et acrylique, supports en bois et code sur vinyle

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    We Wear the Mask, 2019, tissage en coton, alpaga et acrylique, supports en bois et code sur vinyle

  • Le poème accompagnant la vidéoTo Hold a Smile

    PHOTO PAUL LITHERLAND, FOURNIE PAR L’ARTISTE

    Le poème accompagnant la vidéoTo Hold a Smile

  • Vue de l’expo à Dakar

    PHOTO FOURNIE PAR L’ARTISTE

    Vue de l’expo à Dakar

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