Trois expos fascinantes au centre d’art contemporain de Griffintown nous permettent de découvrir de réconfortantes photographies retravaillées, des œuvres en tissu faussement naïves et des créations perlées très bavardes. Place aux corpus des artistes canadiens : Sarah Anne Johnson, Hannah Epstein et Nico Williams.

Publié le 13 janvier
Éric Clément
Éric Clément La Presse

Sarah Anne Johnson a le don d’apaiser. En transmettant toute la délicatesse de son âme. Pour Woodland, cette série qu’elle explore depuis 2020, elle s’intéresse une nouvelle fois aux liens qui unissent les êtres humains et la nature. Notre environnement, souvent dénigré, vénéré par les premiers peuples et ceux qui y trouvent l’inspiration. Dont Sarah Anne Johnson, totalement éprise de la spiritualité des paysages tranquilles. Comme l’ont été Emily Carr, les peintres du Groupe des Sept ou, en littérature, Henry David Thoreau.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

MTTW, 2021, de Sarah Anne Johnson, impression au jet d’encre et encre

Woodland est un autre de ses coups de chapeau à l’environnement, comme elle l’a fait avec ses corpus Tree Planting, Arctic Wonderland et The Galapagos Project. Mais, cette fois-ci, s’ajoute à son souci d’évoquer la fragilité de la nature celui d’envisager son caractère paradisiaque et pénétrant.

Les photographies de Woodland ont été prises dans des bois denses et lumineux du Manitoba, non loin de la résidence de l’artiste de 45 ans. Elle a apposé sur ses impressions photographiques des touches de peinture à l’huile, un peu d’encre ou du ruban adhésif holographique. Et elle s’est servie de Photoshop. Pour ajouter d’autres feuilles aux arbres pris dans une lumière de fin de journée. Pour donner des effets de vitraux, de cerfs-volants, de féerie. Avec des touches multicolores qui font penser à ces petites pièces de tissu des drapeaux de prière tibétains qu’on voit dans l’Himalaya sur les chemins et dans les villages.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

SFTAC, 2020-2021, de Sarah Anne Johnson, triptyque, impression pigmentaire avec peinture à l’huile

Ces ajouts donnent une atmosphère magique et spirituelle. « Ils créent une image qui reflète mon expérience personnelle avec le paysage », précise-t-elle. C’est réussi. Il y a souvent du rêve, du désir, de l’utopie dans les créations de Sarah Anne Johnson. Comme on l’a vu avec son corpus Field Trip et les rituels de concerts de musique extérieurs. Dans ce Woodland aux allures de parc merveilleux, la touche de jeunesse et de souvenirs d’enfance qu’elle insère rend son travail revigorant et reposant en cette période déprimante. Merci !

Consultez la fiche sur Woodland (en anglais)

Hannah Epstein

La galerie induit un autre type de réconfort avec les œuvres tissées de Hannah Epstein, créées en coton et en jute à la suite d’une résidence artistique à Arsenal art contemporain, l’été dernier. Comiques et d’allure ludique, ses créatures textiles drainent un contenu critique. L’artiste a choisi du textile fait main pour ces personnages, pour contrecarrer l’omniprésence du virtuel et de l’artificiel dans l’art et les communications. La Torontoise originaire d’Halifax – qui s’abreuve, depuis son enfance, au monde de l’internet et des jeux vidéo – souhaite nous alarmer, avec ce corpus, sur les effets néfastes qu’ont la technologie et les divertissements simplistes sur les comportements humains.

PHOTO PAUL LITHERLAND, FOURNIE PAR LA GALERIE

Vue d’œuvres de Hannah Epstein

Ils ont pourtant l’air sympathique, ces petits démons colorés ! Mais le rire est jaune, prévient Hannah Epstein. L’hyperconnexion au numérique a tendance à nous déconnecter de la réalité et de la raison, prévient-elle. Notamment avec son installation Self-Driving Car & NPC Victim, une œuvre qui illustre une automobile sans chauffeur qui a frappé un NPC, ou « non-player character », ces personnages de jeu vidéo qui n’ont aucun rôle particulier par rapport à la vedette principale.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Self-Driving Car & NPC Victim, 2021, de Hannah Epstein, bois, vis, jute, acrylique, boîte à lumière DEL, télévision 55 po, lecteurs vidéo, 58 po x 112 po x 92 po

Des personnages qui sont les sortes de figurants que nous serions devenus en étant captifs, manipulés, voire contrôlés par l’industrie du divertissement, estime Hannah Epstein. Elle fait par exemple allusion aux conséquences du « ludocapitalisme », ce système très en vogue qui tend à faire oublier aux ouvriers leurs salaires de misère en installant des tables de ping-pong dans leurs vestiaires, par exemple.

  • L’expo Don’t Hate The NPCs, Hate The Game est parsemée de représentations du NPC Wojak, ce personnage terne largement diffusé dans le monde des mèmes.

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    L’expo Don’t Hate The NPCs, Hate The Game est parsemée de représentations du NPC Wojak, ce personnage terne largement diffusé dans le monde des mèmes.

  • The NPCs Are Watching, 2021, de Hannah Epstein, acrylique, jute, coton et caméra de surveillance à piles, 19 po x 17 po x 9 po

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    The NPCs Are Watching, 2021, de Hannah Epstein, acrylique, jute, coton et caméra de surveillance à piles, 19 po x 17 po x 9 po

1/2
  •  
  •  

Hannah Epstein a déjà exposé au Hammer Museum de Los Angeles, au Musée des beaux-arts de l’Ontario, au Textile Museum of Canada, à Toronto, et au Museum of Contemporary Art de Denver. Elle est âgée de 36 ans et est représentée par la galerie Steve Turner à Los Angeles.

Consultez le site de la galerie Steve Turner (en anglais)

Nico Williams

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Rock On, 2021, de Nico Williams, perles de verre, cuir et fils

Plus de légèreté, mais pas moins d’humour ni de profondeur avec les œuvres perlées de l’Anichinabé Nico Williams, originaire de Sarnia, en Ontario, et dont c’est le premier solo chez Blouin Division. Nous l’avions découvert lors de l’expo La machine qui enseignait des airs aux oiseaux, montée l’an dernier par les commissaires Mark Lanctôt et François LeTourneux au Musée d’art contemporain de Montréal.

On retrouve à l’Arsenal Rock On, la carte d’identité autochtone qu’il avait d’ailleurs exposée au MAC. Un petit objet avec un portrait ludique de l’artiste, réalisé avec des dizaines de fines perles colorées. Une œuvre qui critique le statut colonial des Autochtones, obligés d’avoir cette carte d’identité du fait de la Loi sur les Indiens, une dénomination fédérale décriée... et toujours en vigueur.

  • L’œuvre Starlite Variety, de Nico Williams

    PHOTO PAUL LITHERLAND, FOURNIE PAR LA GALERIE

    L’œuvre Starlite Variety, de Nico Williams

  • Strung, 2021, de Nico Williams, perles de verre, 3/8 po x 58 po

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Strung, 2021, de Nico Williams, perles de verre, 3/8 po x 58 po

  • Détail de Strung

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Détail de Strung

  • Kellogg’s Krispies, 2021, de Nico Williams, perles de plastique, cuir et fils, 22,5 po x 17,5 po

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Kellogg’s Krispies, 2021, de Nico Williams, perles de plastique, cuir et fils, 22,5 po x 17,5 po

  • Détail de Kellogg’s Loops, 2021, de Nico Williams, perles de plastique, cuir et fils, 28 po x 20 po

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Détail de Kellogg’s Loops, 2021, de Nico Williams, perles de plastique, cuir et fils, 28 po x 20 po

1/5
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Au centre de la salle d’exposition trône une sorte de sac « en papier », en fait créé en billes de verre brunes contenant de l’or 24 carats. Une œuvre qui réfère à sa jeunesse et aux sacs que fournissait son dépanneur local, le Starlite Variety. À l’intérieur du sac, on trouve des morceaux de branches de cèdre, une plante que les Anichinabés considèrent comme purificatrice et utilisent pour faire du thé. Sur les murs de la salle, des créations perlées sont montées sur du cuir et représentent des emballages de céréales. Ainsi qu’une sorte de lacet fait entièrement de minuscules perles de verre. Tout un travail !

Les trois expos de la galerie Blouin Division sont présentées jusqu’au 22 janvier à l’Arsenal.