Utilisant du charbon non fossile comme matériau de création, Lee Bae est l’objet d’une exposition surprenante et reposante à la Fondation Phi. L’artiste sud-coréen, qui présente son premier solo au Canada, confère un lyrisme méditatif à la matière carbonée.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Le charbon n’a pas vraiment la cote en ce moment compte tenu des inquiétudes reliées à la pollution et aux changements climatiques. Mais son élément constitutif, le carbone, est à la mode, et pour cause ! Bien des artistes ont créé, depuis la nuit des temps, avec des morceaux de charbon, puis avec des bâtonnets ou des crayons de graphite. Le graphite, la forme la plus raffinée du charbon, celle du carbone étant le diamant.

Pour Lee Bae, âgé de 65 ans, il aura fallu s’installer à Paris, en 1989, pour mettre en perspective ses souvenirs et se lancer dans une approche physique et philosophique du charbon. Après avoir acheté des briquettes de ce combustible à la place de fusains, pour dessiner, il s’est rappelé que le charbon avait une valeur particulière en Corée du Sud où on l’a longtemps placé sous les maisons pour les isoler de l’humidité et en purifier l’air intérieur. Le charbon est aussi ancré dans sa mémoire comme constitutif de l’encre de Chine, la suie étant à la base de la calligraphie coréenne.

PHOTO FOURNIE PAR LA FONDATION PHI

Lee Bae, dans son atelier parisien en 2016

Les dessins, les peintures, les sculptures et les installations que Lee Bae a créés depuis 30 ans sont donc forgés dans ses propres racines. Comme des expressions de ses réflexions sur la vie et la mort, la résistance et la fragilité, et ce noir, somme de toutes les couleurs, support privilégié de tous les reflets.

Il en résulte des œuvres conceptuelles qu’on peut penser triviales, au premier abord, mais qui sont pleines d’enseignements sur la vie. Depuis la naissance du charbon découlant de l’arbre sacrifié jusqu’à sa déchéance en poussière, en passant par une multitude d’étapes qui sont une métaphore de l’existence tant humaine et biologique que minéralogique. Car la vie, c’est aussi ce feu dans les entrailles de la Terre, sous forme de magma, qui provoque les carbonisations extérieures, comme on le voit avec l’Etna ces jours-ci. Quand l’esthétisme se marie avec l’effroi.

Issu du feu

Les œuvres exposées font ainsi partie de sa série Issu du feu et sont réparties dans les deux espaces de la Fondation Phi, aux 451 et 465 de la rue Saint-Jean. Ses sculptures sont des morceaux calcinés de troncs de pin que l’artiste a sélectionnés dans le district de Cheongdo, la région coréenne où il est né.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Une des nombreuses sculptures de bois calciné exposées par l’artiste visuel Lee Bae à la Fondation Phi

Ces gros tronçons d’arbres de plusieurs dizaines d’années ont été carbonisés dans un four, à Séoul, avant d’être envoyés en France, où Lee Bae crée les œuvres dans son atelier. Chaque sculpture est différente. Pour certaines, le charbon est lisse et bien en place. D’autres montrent des trous ou des zones affaissées. Elles sont entourées de fils élastiques qui permettent au bois carbonisé de demeurer d’un seul bloc tout en n’étant pas trop contraint, ce qui fragiliserait l’œuvre.

Mosaïque de charbon

L’expo présente aussi des tableaux formés d’épais morceaux de charbon découpés, taillés, ajustés les uns aux autres et collés ensemble, ce qui donne une mosaïque structurale de formes et de textures vraiment splendide. Chaque morceau a conservé les lignes de croissance de l’arbre. Et chacun offre à la vue une irisation différente avec des reflets paradoxalement pénétrés de pétulance et de souffle de vie.

PHOTO FOURNIE PAR LA FONDATION PHI

Issu du feu ch-66 (détail), 2003, Lee Bae, charbon de bois sur toile, 260 cm x 170 cm. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Perrotin (Paris).

Une autre œuvre, installative cette fois, intitulée Untitled (1999) est constituée de plusieurs dizaines de boules de charbon plus ou moins circulaires et fixées au mur les unes à côté des autres, comme des têtes de personnages. « Ce sont de petites sculptures inspirées du kaki, un fruit très abondant dans son village, dit Cheryl Sim, la commissaire de l’exposition. Avec les fils élastiques qui les enserrent, on sent comme une tension entre fragilité et intégralité du corps. »

Quelques œuvres de l’exposition à la Fondation Phi

  • Exposition de l’artiste visuel Lee Bae à la Fondation Phi

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    Exposition de l’artiste visuel Lee Bae à la Fondation Phi

  • Deux œuvres de la série Brushstroke, sortes de rubans géométriques se pliant et se déroulant.

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    Deux œuvres de la série Brushstroke, sortes de rubans géométriques se pliant et se déroulant.

  • Deux autres œuvres de la série Brushstroke révélant la dimension gestuelle de Lee Bae.

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    Deux autres œuvres de la série Brushstroke révélant la dimension gestuelle de Lee Bae.

  • Vue de l’expo de Lee Bae avec, au fond, deux œuvres en charbon sur papier de mûrier, provenant de la série Sans titre, de 2019.

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    Vue de l’expo de Lee Bae avec, au fond, deux œuvres en charbon sur papier de mûrier, provenant de la série Sans titre, de 2019.

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Cinq grandes toiles intitulées Brushstroke sont faites d’encre de charbon sur papier. Avec des formes harmonieuses qui évoquent le 3D. Une gestuelle lyrique à coup de passages uniques d’un large pinceau. On ressent la concentration de l’artiste pour parvenir, en un seul coup de pinceau, à transmettre de tels effets.

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Dessin, créé en 2000 au graphite, représente différents états physiques d’un kaki, de sa maturité à sa désintégration totale. Des dessins de Lee Bae à la fois précis et proches de l’abstraction.

Découvrez Lee Bae en train de parler de son travail (en coréen sous-titré en anglais)

On éprouve la même impression avec deux œuvres Sans titre de 2019, créées cette fois avec un gros morceau de charbon de bois et une gestuelle d’envergure. D’immenses dessins pour lesquels on visualise le mouvement du bras et la force que l’artiste a imposés au papier de mûrier qui en a même « perdu » des fibres à certains endroits quand la pression était trop intense !

Ces formes majestueuses découlent, selon Cheryl Sim, d’un long travail préparatoire sur des petits formats jusqu’à ce que l’artiste trouve le mouvement désiré. « Cela donne des sortes d’effets de mémoire musculaire », dit-elle.

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La commissaire de l’exposition, Cheryl Sim, directrice générale de la Fondation Phi, près d’une des œuvres de Lee Bae. On peut apprécier les effets irisés de la lumière du jour sur les surfaces des morceaux de charbon qui constituent le tableau.

En apothéose, la dernière salle de l’expo (au 465, Saint-Jean) rassemble des sculptures calcinées et de grands tableaux impressionnants, avec les mêmes effets de mosaïque observés dans la première salle. Mais aussi des cadres (la série Landscape) qui évoquent des paysages. Une salle où l’on ne cesse de tourner autour des sculptures de Lee Bae tout en appréciant les effets optiques de la lumière sur ses surfaces charbonnées. Voici une exposition agréable où l’art, la géologie, la physique, la spiritualité et la mémoire se conjuguent à la gestuelle, l’imagination et la dextérité d’un Lee Bae à la délicatesse tout orientale.

> Consultez le site de la Fondation Phi