La galerie Leonard & Bina Ellen, de l’Université Concordia, diffuse jusqu’au 18 janvier une série de dessins de l’artiste canadienne Shuvinai Ashoona. Organisée et mise en circulation par The Power Plant, de Toronto, l’exposition Cartographier des univers est le premier solo d’importance au Québec pour cette artiste inuite âgée de 58 ans.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Papiara Tukiki, Tim Pitsiulak, Itee Pootoogook, Annie Pootoogook, Pitseolak Ashoona, Jutai Toonoo… Shuvinai Ashoona fait partie de la tradition artistique de Kinngait (anciennement Cape Dorset), au Nunavut. Disparue tragiquement à l’automne 2016, Annie Pootoogook était sa cousine. La graveuse Pitseolak Ashoona, membre de l’Académie royale du Canada, disparue en 1983, était sa grand-mère. 

C’est une grande chance de pouvoir admirer le travail original, complexe et foisonnant de Shuvinai Ashoona à Concordia. L’exposition, dont la commissaire est Nancy Campbell, spécialiste de l’art contemporain inuit, est constituée d’œuvres sur papier dessinées entre 2005 et 2018. Les dessins ont été disposés dans la galerie sans souci chronologique, en tenant plutôt compte des éléments traités. 

Attachée à l’énergie de l’expérience et sensible au monde des rêves, aux mythologies et aux univers fantastiques, Shuvinai Ashoona n’en transmet pas moins, d’abord et avant tout, les valeurs du peuple nordique, reliées à ses conditions de vie dans un environnement pour le moins rigoureux, à la fois isolé et connecté. 

La visite de l’exposition se doit de commencer par le visionnement du documentaire de 22 minutes de Marcia Connolly, Ghost Noise, produit par l’ONF en 2010. Le film aborde la réalité de la vie et du travail de Shuvinai Ashoona, notamment au sein de sa coopérative artistique, West Bafin Eskimo, créée en 1959. 

Extrait de Ghost Noise, un film de Marcia Connolly (2010), ONF :

À la voir ramasser sur un rocher un petit os d’oiseau, on est directement amarré à l’âme inuite, avec cette façon délicate d’attacher de l’importance à toute création, aussi petite soit-elle, et à lui attribuer un sens, voire un esprit. 

« C’est le rapport à la réalité de Shuvinai que l’on peut voir ici, dit Michèle Thériault, directrice de la galerie Leonard & Bina Ellen. La communauté, les paysages rocheux autour de Kinngait, la tempête de neige, les animaux. Tout devient matière à dessin, mais tout se passe d’abord dans sa tête et l’on ne peut donc pas interpréter [ses dessins] précisément. » 

PHOTO FOURNIE PAR LA GALERIE LEONARD & BINA ELLEN

Composition (Attaque des monstres à tentacules), 2013, Shuvinai Ashoona, marqueur fin et crayon de couleur sur papier. Avec l’aimable concours de Paul Desmarais III et Mary Dailey Desmarais.

L’environnement est un thème récurrent dans l’art de Shuvinai Ashoona. Il teinte de façon naturelle ses œuvres puisqu’il s’agit de sa principale source de vie et d’inspiration. Son œil qui observe son entourage pendant ses promenades, dans la région de Kinngait, et sa main qui conduit son émotion créative sont le prolongement du lieu physique qu’elle décrit mâtiné de ses réflexions intérieures. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Composition (C’est moi dans mon manteau de toutes les couleurs), 2006, Shuvinai Ashoona, marqueur fin et crayons de couleurs sur papier. Avec l’aimable concours d’Edward J. Guarino.

La communauté de Kinngait imprègne Shuvinai Ashoona qui la reproduit de diverses façons. Avec des portraits en pied, dont son propre autoportrait intitulé Composition (C’est moi dans mon manteau de toutes les couleurs), mais aussi avec des représentations des gens en action. Par exemple, ces personnes qui écrivent dans une pièce, s’agit-il d’une classe ou d’une salle de la coopérative ? 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Deux oeuvres de Shuvinai Ashoona représentant des vues « aériennes » d’intérieurs architecturaux (À l’imprimerie, datant de 2013, à gauche, et Sans titre, de 2017, à droite).

Dans Portrait de famille, l’artiste glisse des commentaires (« not to believe », inscrit sur la poitrine de l’un des personnages !). Dans un autre dessin, une femme enfante la planète et transmet la vision de deux globes terrestres : pour le premier, des maisons pittoresques semblent évoluer vers de gros immeubles laids, et autour du second, des poissons se transforment en armes. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Portrait de famille, 2014, Shuvinai Ashoona, marqueur fin et crayons de couleurs sur papier. Avec l’aimable concours de Paul Desmarais III et Mary Dailey Desmarais.

Les œuvres de Shuvinai Ashoona sont aujourd’hui plus surréalistes qu’à ses débuts. Ses personnages ont la bouche arrondie de surprise ou d’effroi. Des monstres, des créatures étranges ou des boyaux apparaissent dans ses dessins. Des globes à l’œil étonné, des personnages aux yeux crevés ou vitreux, des tentacules, des pieuvres. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le monde dans ses yeux, 2011, Shuvinai Ashoona, marqueur fin et crayons de couleurs sur papier. Avec l’aimable concours de la collection d’art de la Banque TD.

Ses entrelacements de créatures biologiques illustrent son désir d’évoquer la connexion permanente et sans limites des forces de la vie sur la planète. Une façon de suggérer, avec humilité et naturel, que ces interrelations entre espèces, y compris la nôtre, sont universelles, mais représentent encore un idéal à atteindre pour l’humanité, alors que les ténèbres prennent encore souvent le pas sur la lumière…

Cartographier des univers, de Shuvinai Ashoona, à la galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia, jusqu’au 18 janvier.

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