Canadien, Britannique et surtout Montréalais, Trevor Kiernander a trouvé sa place dans l’univers pictural québécois. Artiste solide et brillant, il expose son dernier corpus, Let’s Get Lost, à la galerie Art mûr jusqu’au 19 décembre.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

La Presse avait rencontré Trevor Kiernander à l’époque où il partageait un studio avec le peintre Manuel Mathieu. Déjà, on avait noté cette force qu’il imprègne dans ses toiles. La galerie Art mûr, qui le représente, nous donne une bonne occasion d’en jauger l’intensité, après sa douzaine d’années de création et de distinctions.

Enseignant à Concordia, Trevor Kiernander, dans la quarantaine, est arrivé à Montréal en 2002, en provenance de l’Ontario. Il a étudié à Concordia, y a coordonné le festival Art Matters en 2004 et 2005, avant de partir à Londres en 2007 – année de son premier solo chez Art mûr – pour étudier à l’Université Goldsmiths. Ayant découvert l’amour en Angleterre, il est revenu avec sa conjointe musicienne à Montréal en 2014… notamment à cause du coût de la vie au Québec !

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

L’artiste peintre montréalais Trevor Kiernander est né en Ontario. Son père a vu le jour en Inde, alors sous la tutelle de la Grande-Bretagne. Il a donc aussi un passeport britannique.

Depuis lors, son activité artistique s’est enrichie de ses expériences, de ses contacts et de ses voyages. Elle révèle aujourd’hui des couches de dialogue pictural qui rendent ses abstractions éminemment inspirantes. Parcourir son expo Let’s Get Lost permet de se glisser petit à petit dans l’univers riche de cette peinture de construction et de maturation qui a le tour de générer des images et des paysages dans notre esprit.

Le talent est là, les techniques aussi, notamment des mélanges pigmentaires qui ne lassent pas le regard.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La peinture It’s not a landscape n’est pas issue d’un modèle photographique, contrairement à ce qu’on pourrait croire, mais de l’imagination de Trevor Kiernander, au gré des inspirations de son esprit et de la musique qu’il écoute, dit-il.

On sent une passion et une effervescence chez Trevor Kiernander, un besoin de s’immerger totalement dans sa création d’œuvres qu’il élabore en parallèle par petits groupes. Apposant un aspect de dégradé, jouant sur les ombrages ou la propriété des matériaux utilisés, parvenant à susciter des effets de transparence ou générant de grands mouvements rythmés de gris qui donnent l’impression d’une fourrure.

  • Dans une salle que Trevor Kiernander appelle sa « zone de gris », l’artiste a accroché des œuvres ayant, dit-il, le pouvoir de changer l’atmosphère de l’endroit où elles sont placées. C’est le cas de cette grande huile, pastel à la craie et acrylique, à gauche, intitulée Rakka.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Dans une salle que Trevor Kiernander appelle sa « zone de gris », l’artiste a accroché des œuvres ayant, dit-il, le pouvoir de changer l’atmosphère de l’endroit où elles sont placées. C’est le cas de cette grande huile, pastel à la craie et acrylique, à gauche, intitulée Rakka.

  • Wipeout, 2020, Trevor Kiernander, huile, acrylique et bâton d’huile sur toile, 101 cm x 76 cm

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Wipeout, 2020, Trevor Kiernander, huile, acrylique et bâton d’huile sur toile, 101 cm x 76 cm

  • Clambour, 2020, Trevor Kiernander, huile et acrylique sur toile, 183 cm x 152 cm

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Clambour, 2020, Trevor Kiernander, huile et acrylique sur toile, 183 cm x 152 cm

  • Plus minimaliste, cette œuvre dans laquelle les couleurs chaudes semblent surgir du noir provient d’un souvenir photographique de l’artiste.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Plus minimaliste, cette œuvre dans laquelle les couleurs chaudes semblent surgir du noir provient d’un souvenir photographique de l’artiste.

  • Trevor Kiernander a suspendu et aligné plusieurs tondi dans la grande salle d’exposition pour évoquer l’existence d’un mur à cet endroit, démoli depuis pour reconfigurer ces espaces de la galerie.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Trevor Kiernander a suspendu et aligné plusieurs tondi dans la grande salle d’exposition pour évoquer l’existence d’un mur à cet endroit, démoli depuis pour reconfigurer ces espaces de la galerie.

  • Un polyptyque de Trevor Kiernander exposé dans sa « zone de gris »

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Un polyptyque de Trevor Kiernander exposé dans sa « zone de gris »

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Ayant adoré Basquiat jeune et ayant vécu à Londres et à Leipzig, Kiernander a aussi un « côté givré » qui s’agglomère à ses savoirs académiques. Un côté art de la rue qui décoiffe et signe l’air du temps. Comme ses coups de peinture noire et de gouttes dans Clearing, évoquant le goudron du bitume urbain.

PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR ART MÛR

Clearing, 2020, Trevor Kiernander, huile, acrylique et bâton d’huile sur toile, 152 cm x 114 cm

Constituée d’œuvres essentiellement du millésime 2020, Let’s Get Lost tombe bien. C’est vraiment ce dont on a tous et toutes besoin en ce moment, cette évasion dans un environnement d’abandon et de couleurs. Ces toiles de Kiernander sont réconfortantes et puissantes sans être trop frappantes. On est en repos, mais aussi absorbé grâce à un concept immersif qu’il a défini à la suite de son exposition Are We Here ? l’an dernier à la galerie Outremont.

Chez Art mûr, je ne voulais pas seulement accrocher des œuvres aux cimaises, dit-il. Je voulais que, comme dans ma peinture, la notion d’espace et les perspectives soient prises en compte, et évoquer l’aspect organique d’une salle de la galerie Outremont.

Trevor Kiernander

Il en a tiré des rondeurs inédites chez Art mûr, à la fois pour la scénographie et pour ses premières œuvres en forme de tondo. Trevor Kiernander a créé un espace de style studio photo avec un mur courbé vers le plancher et, en face, un faux mur arrondi. Il a aussi réalisé, plus loin dans la salle, une œuvre fixée au mur donnant l’impression d’un plissement tourné vers l’extérieur, ce qui étoffe l’espace pour créer un environnement unique et invitant.

  • Les cloisons de ce petit espace de la galerie ont été configurées par Trevor Kiernander en hommage aux formes arrondies d’une salle de la galerie Outremont où il a exposé précédemment. Sur la partie arrondie, au fond, l’œuvre Gateway, huile et acrylique sur toile. Et, à droite, la peinture Clambour.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Les cloisons de ce petit espace de la galerie ont été configurées par Trevor Kiernander en hommage aux formes arrondies d’une salle de la galerie Outremont où il a exposé précédemment. Sur la partie arrondie, au fond, l’œuvre Gateway, huile et acrylique sur toile. Et, à droite, la peinture Clambour.

  • Au milieu, l’œuvre que l’artiste a créée pour casser des angles de la salle d’exposition et prolonger sa création sur le mur. « Le travail d’une semaine », dit-il. Un geste expérimental qui rappelle ses sculptures cartonnées exposées il y a quelques années chez Art mûr.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Au milieu, l’œuvre que l’artiste a créée pour casser des angles de la salle d’exposition et prolonger sa création sur le mur. « Le travail d’une semaine », dit-il. Un geste expérimental qui rappelle ses sculptures cartonnées exposées il y a quelques années chez Art mûr.

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Kiernander s’est aussi mis à peindre des tondi de différentes tailles qu’il fixe aux cimaises ou présente en suspension, par deux. Ces œuvres ont été peintes en all over, sans souci d’une orientation particulière.

C’est d’ailleurs un de ses choix que d’oublier la notion de sens d’un tableau. Il amorce une œuvre dans un sens, puis tourne le cadre et poursuit sa création. Il prend aussi la toile plusieurs fois en photo pour se suggérer des avenues à emprunter. Avant de revenir, si le cœur lui en dit, à la position initiale de la peinture. « C’est souvent juste avant de l’exposer que se dessine la nécessité de la placer dans un sens ou dans l’autre », dit-il.

C’est le cas de son œuvre Clambour, dans laquelle des coulées de peinture s’en vont vers le haut du cadre. « Avec la peinture, je suis en conversation, dit-il. Nous construisons l’œuvre ensemble. Parfois, je pense qu’une association de couleurs n’a pas de sens, puis vient un moment où ça marche. Les choses se sont assemblées ensemble. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Vue de l’exposition Let’s Get Lost, du peintre montréalais Trevor Kiernander, chez Art mûr

Parallèlement, Trevor Kiernander participe à l’évènement Pictura, en cours à Montréal, qui vise à faire connaître des artistes locaux et d’ailleurs. Il a choisi les artistes de l’exposition Echo, présentée chez Art mûr à l’étage juste au-dessus du sien, avec des œuvres notamment d’Étienne Lafrance, Christine Nobel, Franz Jyrch ou encore James Low. Ce volet de Pictura illustre aussi l’étendue des habiletés de cet artiste qui conserve humour et humilité dans son exploration d’une peinture expressive, libre et rayonnante.

« Exposer est une chance, surtout en ce moment, dit l’artiste. On a envie que ce soit aussi une occasion de se réjouir. »