Frustrés de la tournure du débat public sur la gestion du Musée des beaux-arts de Montréal, 89 employés et gestionnaires sont revenus lundi sur le climat de travail malsain qui régnait au musée sous la direction de Nathalie Bondil. Une prise de parole qui attriste l’ancienne directrice générale et conservatrice en chef, congédiée en juillet dernier.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Après avoir assisté pendant tout le mois de juillet à un bras de fer entre le C.A. du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), à l’origine du congédiement de Nathalie Bondil, et des membres de la Corporation du Musée, déterminés à faire tomber certains de ses administrateurs, des employés ont décidé de donner leur point de vue.

Dans une lettre envoyée lundi à La Presse, 89 employés réguliers, incluant de nombreux gestionnaires du Musée, ainsi que 18 ex-employés affirment qu’il est temps de « faire preuve de courage et de parler ». « Trop, c’est trop ! écrivent-ils dans leur lettre publiée dans notre section Débats. Nous savons ce qui s’est véritablement passé, alors que nous y avons vécu des événements troublants. Nous croyons qu’il est maintenant nécessaire de faire entendre notre voix pour que cesse ce tapage médiatique qui ne fait qu’affaiblir notre institution. »

Richard Gagnier, chef du Service de la restauration et signataire de la lettre, a expliqué à La Presse que la motivation des employés « d’aller sur la scène publique » était de recentrer le débat sur les « vrais enjeux » de la crise vécue par les employés. Il a accepté de parler au nom de ses collègues.

Nous sommes insatisfaits de la tournure que ça prend, a insisté Richard Gagnier. Le débat au départ était lié à une crise de gestion interne, et non à une tension entre une directrice générale et son conseil d’administration, et on trouve que le débat s’est perverti avec la pétition de la Corporation des membres [qui appelait à la démission de 11 membres du C.A.].

Richard Gagnier, chef du Service de la restauration

M. Gagnier précise que la lettre des 89 employés (sur un total de 180, incluant les temporaires) n’a pas reçu l’aval du C.A., pas plus que du syndicat des employés du Musée. « Le C.A. n’a été consulté d’aucune façon. C’est une initiative des employés et des gestionnaires, qui ne sont pas syndiqués, et qui voulaient s’exprimer. »

« Nous reconnaissons la vision et la grande capacité de rayonnement de Nathalie Bondil, écrivent les employés. Mais sous sa direction, nos voix n’étaient pas entendues. Nos idées étaient pour la plupart rejetées ou encore reformulées par une directrice générale plus préoccupée par sa réputation personnelle que par celle du Musée. Pire, les succès de projets développés par des employés leur étaient rarement attribués. »

Les signataires n’ont pas jugé bon d’attendre les conclusions de l’audit externe en cours, mené par Daniel Beaupré, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, à la demande du ministère de la Culture et des Communications, pour examiner la gouvernance du Musée. « L’urgence de notre lettre est liée à la pétition [envoyée par la Corporation des membres], qui devenait de plus en plus enflammée et délirante », nous dit Richard Gagnier.

Nathalie Bondil « profondément bouleversée »

« Harcèlement et intimidation récurrents devant témoins ont ponctué nos journées pour plusieurs d’entre nous, notamment lors des montages d’expositions, écrivent les signataires de la lettre. Les griefs étaient aussi bloqués, et des collègues étaient mis au placard à répétition. Les équipes n’avaient aucun pouvoir décisionnel et étaient toutes systématiquement en attente de la disponibilité de l’ancienne directrice générale pour la moindre approbation. »

Au vu de cette situation et du chaos créé, comment l’ancienne directrice générale peut-elle publiquement se présenter comme victime de ‟lynchage” ? Cette posture démontre une insensibilité choquante à l’égard des enjeux culturels et politiques de ce terme, et des valeurs humanistes du MBAM qu’elle dit épouser.

Les 89 employés et gestionnaires, dans leur lettre ouverte

Les accusations sont graves, convient Richard Gagnier. « Mais lorsqu’on est directrice générale, ultimement, on est aussi imputable du bien-être des employés. Si vous regardez la vision qui a été développée par le Musée depuis quelques années, en particulier avec les programmes liés à l’action culturelle, au bien-être, à l’aspect thérapeutique de l’art, c’est quand même bizarre qu’une directrice ne semble pas se soucier du bien-être de ses employés. Je trouve que c’est assez lamentable. »

Mise au courant du contenu de cette lettre par La Presse, Nathalie Bondil a tenu à faire la déclaration suivante : « Je ne suis pas en guerre contre le Musée ni surtout contre ses équipes que j’aime tant. Je ne le serai jamais. Je suis profondément bouleversée, car je vois tant d’amis dans cette liste. Je sais les pressions qu’ils vivent. J’attends que les faits soient révélés et je fais confiance au processus en cours. »

Au moins deux employés du Musée qui ont pris connaissance de la lettre de leurs collègues ont communiqué avec La Presse pour manifester leur désaccord. Ils n’ont pas voulu être identifiés par crainte de représailles. « Quand on essaie de défendre Mme Bondil, on se fait tout de suite cibler, nous a dit une employée. C’est une visionnaire, alors c’est sûr que ça vient avec des exigences. La gestionnaire qui posait problème est partie d’elle-même. Mme Bondil n’y était pour rien. »

« En ce moment, il y a une ambiance d’intimidation, nous a confié un autre employé. Il y a des gens qui se sont fait un peu forcer la main pour signer cette lettre », confie un autre employé, qui craint de perdre son travail s’il s’identifie. Celui-ci salue le travail de la directrice générale, qui a réussi à sauvegarder les emplois dans le contexte de la COVID-19 en proposant des horaires de quatre jours par semaine. « Nathalie Bondil n’est pas mon amie, mais je ne reconnais pas le portrait qu’on dresse d’elle. Je ne sais pas comment ça va finir cette histoire, mais j’espère que ça ne se terminera pas par un drame. »

L’intention d’un instigateur de la pétition mise en doute

Richard Gagnier s’en prend également à l’instigateur de la pétition de la Corporation des membres, Thomas Bastien. Directeur à la santé et au mieux-être du Musée jusqu’en février dernier, M. Bastien a mené la charge contre le conseil d’administration.

> Lisez notre article : « MBAM : le C.A. refuse de convoquer une assemblée extraordinaire »

« Il aurait dû se garder un devoir de réserve, estime Richard Gagnier. Le rapport de la firme indépendante qui relatait les problèmes internes a été présenté à tous les directeurs, incluant M. Bastien. Il était très au fait de tous ces facteurs de dysfonctionnement des activités quotidiennes du Musée. Alors, on trouve ça malhonnête qu’il questionne avec sa pétition la gouvernance du conseil d’administration. Parce que le premier pas du C.A. a été de mettre la direction au courant de la situation et de lui dire : ‟Voilà la situation, il faut faire quelque chose”. »

Joint par La Presse, Thomas Bastien indique qu’il n’était plus en poste au moment où le rapport de la firme indépendante a été présenté à la direction. Il estime par ailleurs que l’engouement médiatique envers les deux demandes d’assemblées spéciales des membres était lié au refus du conseil d’administration de donner suite à celles-ci.