Frappé de plein fouet par la COVID-19, qu’il a contractée dès le début de la pandémie, l’artiste multimédia d’origine mexicaine Rafael Lozano-Hemmer s’est plongé – une fois remis – dans le projet Cercanía, présenté depuis vendredi à L’Arsenal de Montréal. Une exposition dont les œuvres ont une chose en commun : nous rapprocher, malgré nous, malgré tout.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

« La pandémie a eu ceci de bon, nous dit Rafael Lozano-Hemmer, c’est que j’ai pu passer beaucoup de temps à Montréal [sa ville d’adoption depuis 15 ans]. Car, en temps normal, je suis rarement ici, je bouge beaucoup. Là, j’ai pu renouer avec ma ville et les artistes d’ici. »

La crise sanitaire, il l’a vécue de plein fouet, d’abord en tombant malade, mais aussi parce que tout son travail multimédia était fondé sur les interactions humaines. Impossible donc d’y faire abstraction avec Cercanía, qui signifie « proximité » en espagnol, pied de nez à la distanciation physique imposée par le coronavirus.

Cette expo est une refonte complète de son projet Atmospheric Memory, qui devait être présenté ici l’an prochain et qui réunissait des œuvres interactives activées par la respiration, le toucher et la voix des participants. Évidemment, avec la COVID-19, il a dû tout repenser.

Cercanía réunit une douzaine d’œuvres, dont quatre présentées en première mondiale, qui ont toutes en commun de nous rapprocher – malgré nous, malgré tout. « C’est une expo sur la superposition et le partage de nos expériences, résume Rafael Lozano-Hemmer. J’ai toujours pensé que l’art ne devait pas être un objet, mais une relation. »

En voici un aperçu.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Coïncidence soutenue

Coïncidence soutenue

Voici l’exemple parfait de ce que Rafael Lozano-Hemmer a voulu illustrer dans Cercanía. Et pourtant, cette œuvre multimédia date de 2007 – elle avait été inaugurée à Melbourne. Face à cette installation, nos ombres sont projetées. Mais malgré la distance qui nous sépare en réalité, nos ombres s’entremêlent. « C’est un geste très simple, nous dit l’artiste multimédia, mais ça illustre bien que, malgré la distance, on partage un espace commun. Mes parents étaient propriétaires d’un night club à Mexico, donc j’ai été très inspiré par la lumière qui crée des distorsions et désoriente, où l’on va pour se cacher, où l’on devient quelqu’un d’autre. Ça m’a beaucoup influencé dans mon travail. »

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Encoder/décoder

Encoder/décoder

Présentée ici en première mondiale, cette immense fresque multimédia en deux volets contient une foule de lettres en mouvements, qui forment des phrases tirées de l’œuvre du sociologue jamaïcain britannique Stuart Hall. À mesure que l’on s’approche de l’œuvre, le flot de lettres se dirige vers nous. « C’est quelqu’un qui, dès les années 70, a écrit sur la désinformation et comment l’information n’est jamais neutre, qu’on encode toujours un message dans ce qu’on écrit. C’est un peu le pionnier des fausses nouvelles, nous dit Rafael Lozano-Hemmer. Nous allons vendre une version plus petite de cette œuvre à sa veuve, et une partie des profits sera versée à Black Lives Matter, parce qu’il a beaucoup écrit sur les inégalités raciales. » Pendant l’expo, il fera appel au philosophe montréalais Brian Massumi pour faire évoluer cette œuvre.

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Champ d’atmosphonie

Champ d’atmosphonie

Nous sommes ici dans un immense espace sonore polyphonique. Avec plus de 2300 haut-parleurs qui diffusent chacun un son. Il y a des chants de 200 espèces d’oiseaux, des bruits d’insectes, des sons de vent, d’eau, de feu, de volcans. Des bombes, des cloches, des métronomes… « L’idée étant que l’atmosphère est une librairie qui contient toutes les voix du passé. J’adore cette idée-là ! C’était le concept de mon expo Atmospheric Memory. C’est très proche du réalisme magique. » Dans une salle adjacente qui comptera 700 haut-parleurs, Rafael Lozano-Hemmer donnera carte blanche à l’auteur-compositeur-interprète Patrick Watson – dont il est le voisin de studio – pour créer un environnement choral avec sa musique. Une œuvre évolutive qui devrait être prête en septembre.

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En pulsation

En pulsation

Voici une autre première mondiale présentée à L’Arsenal. Face à un écran, un dispositif capte (à distance) le pouls des participants – de façon étonnamment précise. Ce pouls est ensuite représenté sur un écran par une petite forme lumineuse et, grâce à un système sonore, on peut entendre le battement de son cœur. Lorsque plusieurs personnes se seront prêtées au jeu, ce seront donc plusieurs petites formes lumineuses et plusieurs battements de cœur que l’on pourra entendre – avec différents rythmes. Mieux, les gens peuvent se servir de leur téléphone intelligent pour enregistrer leur pouls et accéder à cet environnement 3D sonore qui dépasse les frontières. « Les gens de Barcelone peuvent voir ceux de Montréal et même clavarder avec eux », nous dit Rafael Lozano-Hemmer.

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Assemblée récurrente

Assemblée récurrente

Cette œuvre, réalisée en 2017, se sert d’un logiciel de reconnaissance faciale pour créer des portraits. Rien de plus simple pour le participant : on se présente, comme à l’aéroport, on sourit, et clic, notre photo apparaît sur un écran géant. Sauf qu’elle se mêle à celle de la personne qui nous a précédé – qui était peut-être une fille aux cheveux blonds. En fait, ces « égoportraits hybrides » gardent en mémoire jusqu’à 600 000 portraits. Ce qui donne en fin de compte des… antiportraits. À la fois étranges et fascinants. « C’est l’idée de l’enchevêtrement ou de la superposition des portraits qui m’intéressait, nous dit Rafael Lozano-Hemmer. Vous pouvez revenir dans deux mois et vous revoir, ou reconnaître des gens que vous connaissez. Au-delà du cliché, c’est une façon de montrer à quel point on est tous interreliés. »

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Bascule

Bascule

Cette sculpture cinétique, qui représente un nœud coulant redressé, fonctionne à la manière d’un métronome. Toutes les 10 secondes environ, elle bouge légèrement. « Chaque fois qu’elle bouge, c’est que quelqu’un en Amérique du Nord vient d’être atteint par une arme à feu, nous explique Rafael Lozano-Hemmer. En vérité, on peut choisir la statistique qu’on veut, précise-t-il. À Mexico, on s’en est servi pour montrer les espèces animales terrestres qui disparaissent; à toutes les 3 minutes et 10 secondes, le nœud bougeait. » Le but, nous explique l’artiste multimédia, est de se connecter à des statistiques qui se perdent, à leur donner un sens. « Si on dit aux gens que 1200 personnes par jour se font tirer dessus par une arme à feu en Amérique du Nord ou que 80 000 enfants meurent chaque jour de maladies guérissables, on va se dire, merde, c’est beaucoup… mais on va vite oublier. Comment vraiment prendre conscience de ce qui arrive en ce moment ? C’est ça qu’on a voulu montrer. »