Le Musée des beaux-arts de Montréal présente, jusqu’au 29 mars, Volte-face, une exposition de photographies des artistes américaines Cindy Sherman, Laurie Simmons et Rachel Harrison. Des œuvres de la collection Carol et David Appel — un couple de collectionneurs canadiens réputés — qui éreintent l’iconographie féminine traditionnelle et aident à distinguer le vrai du faux… 

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Montréalais d’origine, l’homme d’affaires David Appel et sa conjointe Carol, une Torontoise qui a étudié la littérature et la philosophie à McGill, sont des collectionneurs d’art contemporain réputés. Ils ont été ou sont encore membres de conseils d’administration d’institutions muséales prestigieuses de par le monde. Que ce soit le Tate Modern, le MOMA, le Los Angeles Museum of Contemporary Art ou, au Canada, le Musée des beaux-arts de l’Ontario et le Musée des beaux-arts de Montréal. 

Bienfaiteurs du MBAM, ils ont accepté que la commissaire Mary-Dailey Desmarais (conservatrice de l’art moderne et contemporain international au MBAM) vienne choisir des œuvres de leur collection, démarrée dans les années 80, pour élaborer Volte-face, un survol de la démarche de trois femmes photographes qui ont marqué l’histoire de la représentation de la figure humaine, notamment féminine. 

« Après avoir étudié à Montréal, j’avais dit à David que si on montait une collection, j’aimerais collectionner des œuvres d’art de femmes artistes, car c’était l’époque du féminisme », a dit, mardi, Carol Appel.

Cindy Sherman, c’était l’expression de mon point de vue féministe, du point de vue d’une génération.

Carol Appel 

Volte-face n’est pas une suite de portraits. C’est un petit bout de l’histoire de la Pictures Generation (dont ont fait partie Cindy Sherman et Laurie Simmons dans les années 70 et 80), cet instrument artistique américain de critique sociale alors inspiré autant par Michel Foucault, Julia Kristeva et Roland Barthes que par les mouvements féministes embryonnaires et le besoin de se dissocier de l’Amérique guerrière (époque du Viêtnam) et corrompue (Watergate).

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La série Meurtre et mystère, de Cindy Sherman, a été réalisée de 1976 à 2000. Elle est composée de 17 photographies (épreuve à la gélatine argentique) dans lesquelles l’artiste américaine s’est déguisée, représentant toute une variété de personnages.

C’est aussi une expo qui conduit à réfléchir sur la fausse réalité d’une photographie, les œuvres de Sherman suggérant que le factuel et le fictionnel y sont plus mêlés qu’on ne le croit. C’est le cas avec sa série Meurtre et mystère pour laquelle elle s’est déguisée et photographiée elle-même en toutes sortes de personnages de jeux d’énigmes, de la serveuse au clochard en passant par le cowboy et la starlette. 

PHOTO CINDY SHERMAN, FOURNIE PAR LE MBAM

Sans titre no 378, série Meurtre et mystère, 1976-2000, Cindy Sherman (1954-), épreuve à la gélatine argentique, 15/20. Collection Carol et David Appel. Avec la permission de l’artiste et de Metro Pictures, New York.

Carol et David Appel ont d’ailleurs profité de la visite de presse, mardi, pour annoncer qu’ils offraient cette série au MBAM, une déclaration qui a surpris la commissaire Mary-Dailey Desmarais, très émue. 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Deux photographies de la série Photogramme sans titre (no 39 à gauche et no 50 à droite), réalisées en 1979

Plusieurs images de la série Photogramme sans titre sont aussi accrochées, un corpus qui montre la femme telle qu’elle est. Fatiguée, vieillissante, dynamique ou déprimée. On a souvent reproché à Cindy Sherman de montrer une image dévalorisante des femmes, alors qu’elle estime être simplement le miroir des conditions féminines. 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Deux photographies de la série Portraits historiques (1988-1990), de Cindy Sherman

La photographie Sans titre no 222 fait partie d’une série de portraits historiques qui poursuit cet objectif et dans laquelle elle a posé pour évoquer des classiques de l’histoire de l’art. Ici, la photo semble être une relecture d’œuvres de Rembrandt, Jeune femme au lit, une huile de 1645, et Diane au bain, une eau-forte de 1631. 

Quant à la photo Sans titre no 205, il s’agit d’une reprise de La Fornarina, une huile de Raphaël exécutée en 1518-1519. 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Au centre, L’appareil photo qui marche II (Jimmy l’appareil photo), 1987, Laurie Simmons, épreuve à la gélatine argentique,
 210,3 cm x 120,7 cm

Laurie Simmons 

Au centre de la salle trône la grande photographie L’appareil photo qui marche II (Jimmy l’appareil photo), de Laurie Simmons. Une des photos de sa série Walking Objects qui remet en question une certaine forme de représentation du corps des femmes. Un appareil photo porté par les jambes de l’ami et mentor de Laurie Simmons, Jimmy DeSana, photographe de tendance punk de l’East Village, atteint du sida. Une photo-hommage et, en même temps, un discours sur la relation entre le corps et l’appareil photo. 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Détail de la série Le voyage du Beagle, de 2007, 
de Rachel Harrison

Rachel Harrison 

Dans la petite salle du Centre des arts graphiques, Mary-Dailey Desmarais expose la série Le voyage du Beagle, de Rachel Harrison. Un corpus qui se réfère aux travaux de Charles Darwin, en ceci qu’il est un voyage dans l’histoire de la représentation du visage humain. L’artiste invite le visiteur à regarder au-delà de l’apparence de la photographie et à considérer ses 32 images deux par deux pour voir émerger des liens. 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Rachel Harrison a mis côte à côte ces deux œuvres photographiques de la série Le voyage du Beagle vraisemblablement pour évoquer la variété des peaux chez les mammifères.

L’exposition est accompagnée d’un catalogue très intéressant qui comprend les photographies des trois artistes et plusieurs textes, dont une analyse de « la déroute de l’image » extrêmement éclairante de Mary-Dailey Desmarais. 

Si l’exposition est une critique du regard photographique traditionnel porté sur les femmes, David Appel a souligné aux médias que cette thérapie visuelle — prescrite pour savoir repérer les photographies publicitaires ou médiatiques plus fausses que vraies — était aussi destinée au regard des hommes. 

« Pour profiter des liens très profonds qu’il y a entre les hommes et les femmes, il faut qu’on se comprenne, a-t-il dit. Les rapports humains dépendent de la communication. Ce que l’on voit dans cette exposition peut être très fort pour des femmes, mais pour les hommes aussi. C’est la raison pour laquelle j’étais solidaire de Carol dans l’idée de collectionner les œuvres de ces femmes artistes. » 

Volte-face – Photographies de Cindy Sherman, Laurie Simmons et Rachel Harrison de la collection Carol et David Appel, au MBAM, jusqu’au 29 mars 2020.