Résumer 10 ans d’arts visuels au Québec. L’exercice est ambitieux. Aidée par plusieurs experts, La Presse a pu toutefois tracer des lignes de force, dont une fait l’unanimité : l’ouverture aux minorités identitaires. Les femmes, les minorités ethniques et sexuelles ainsi que les autochtones ont été beaucoup mieux considérés par le milieu de l’art durant la dernière décennie, donnant au panorama des arts visuels québécois une tonalité arc-en-ciel…

Éric Clément Éric Clément
La Presse

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Pierre-François Ouellette devant une œuvre de l’artiste torontois Kent Monkman qu’il représente et qui inaugurera, dans quelques jours, deux immenses peintures commandées pour le grand hall du Metropolitan Museum of Art, à New York

Plus la décennie a avancé, plus la perspective a changé. Le monde des arts visuels a fini par réserver une place plus consistante aux artistes issus des minorités. « On a fait exploser les canons de l’art », dit même le galeriste Pierre-François Ouellette. 

« L’affirmation identitaire correspond aux luttes minoritaires, ajoute Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal [MBAM]. C’est une tendance de fond, même si elle est plus forte et plus précoce au Canada anglais, à cause de la proximité et de la porosité avec les États-Unis et des gender studies. Mais aussi, nos sociétés changent, et les moyens de communication favorisent les revendications. On peut presque dire que c’est un séisme des consciences. » 

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Marie Allard, conjointe de Max Gros-Louis, ex-chef huron-wendat de Wendake, en compagnie de Nathalie Bondil, lors du vernissage de l’exposition Il était une fois… le western, au MBAM en 2017

Ce séisme des consciences a été fortement alimenté par le mouvement #metoo (#moiaussi), qui a libéré la parole et réclamé des changements dans nos façons de faire, de penser et donc de diffuser. 

« La transposition de #metoo dans le milieu artistique a forcé une reconsidération des relations de pouvoir sur notre scène artistique, tant dans les lieux d’enseignement que dans les lieux de diffusion ou de vente », dit Florence-Agathe Dubé-Moreau, commissaire et historienne de l’art. 

Cette plus grande ouverture a permis aux amateurs de se rassasier d’œuvres d’artistes autochtones au cours des dernières années. Que ce soit Rebecca Belmore, Maria Hupfield, Nadia Myre, Kent Monkman, Ludovic Boney, Nicholas Galanin, Shuvinai Ashoona, Meryl McMaster, Caroline Monnet, Alex Janvier, Hannah Claus, Skeena Reece, Skawennati ou encore Catherine Blackburn. Non seulement l’art autochtone est plus que jamais exposé, mais surtout il est mieux considéré, dans une approche inclusive, comme l’une des facettes du cube de l’art canadien. 

« Même les grandes biennales de ce monde ont emboîté le pas en montrant des artistes et des productions de provenances diverses, autodidactes, excentriques, dans les marges tant sur le plan culturel que géographique et politique », observe Bernard Lamarche, conservateur de l’art actuel au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). 

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

L’artiste Stanley Février lors de sa manifestation-performance, au Musée d’art contemporain de Montréal, le 17 septembre dernier

L’artiste québécois d’origine haïtienne Stanley Février, qui a mené une action d’éclat au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) en septembre dernier pour réclamer plus de visibilité pour la diversité montréalaise, reconnaît que les choses ont changé. Mais pas suffisamment.

« Je crois qu’il faut travailler au niveau du partage du pouvoir dans les institutions, dit-il. C’est ce point que je tente de faire avancer. »

Quelques phares 

Cela dit, d’autres artistes ont été marquants depuis 2010. Le sculpteur David Altmejd, avec son expo retentissante au MAC, mais aussi Rafael Lozano-Hemmer, Michel Goulet, Kent Monkman, Jon Rafman, Caroline Monnet et Geneviève Cadieux, avec des créations présentées tant ici que hors de nos frontières. 

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Vue d’une des œuvres de David Altmejd ayant fait partie de la rétrospective que le MAC lui a consacrée en 2015

Selon le collectionneur François Rochon, Michel de Broin, Valérie Blass, Nicolas Baier, Pierre Dorion et Pascal Grandmaison ont brillé. Nathalie Bondil ajoute Marc Séguin et Dominique Blain. Le patron du MAC, John Zeppetelli, mentionne Manuel Mathieu, Nicolas Grenier, David Armstrong Six, Jessica Eaton, Chloe Wise et Julie Favreau. Quant à Bernard Lamarche, il cite François Morelli, Raphaël de Groot et Patrick Bernatchez.

Parmi les expos marquantes, deux d’entre elles, de 2017, résument bien l’air du temps : Il était une fois… le western, au MBAM, et Leonard Cohen : une brèche en toute chose, au MAC, ont métissé des formes d’art. Les arts visuels se sont en effet ouverts aux autres disciplines artistiques depuis 2010. 

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Vue de l’exposition Leonard Cohen : une brèche en toute chose, au Musée d’art contemporain de Montréal, en 2017-2018

Changements technologiques

Le développement de l’internet, de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies, notamment l’impression 3D, a fait évoluer les arts visuels. Plusieurs se sont distingués dans ce domaine, dont Adam Basanta, John Rafman, Nicolas Baier et Rafael Lozano-Hemmer. Sans compter les expériences immersives inédites présentées à la Société des arts technologiques (SAT) et au Centre Phi. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Dévoilement d’une œuvre d’art lumineuse de l’artiste Rafael Lozano-Hemmer sur la place des Festivals, à Montréal, en 2016

Un milieu qui change 

Un autre phénomène a changé la donne, soit la place des centres d’art privés. Le Centre Phi, Arsenal art contemporain et le 1700 La Poste ont émergé. Les centres d’arts collectifs et les espaces de diffusion se sont multipliés. Tap Art Space, Soon.tw, Vie d’ange, Raising Cattle, Calaboose. Des expériences originales ont pointé leur nez : Épisode Laurier, à Montréal, ou Adélard, à Frelighsburg. 

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La fondatrice du 1700 La Poste, Isabelle de Mevius, devant une œuvre d’Ariane Fruit, en octobre dernier

« Le marché est moins dominé par les institutions », dit François Rochon. Les musées ont tout de même évolué, notamment le MBAM, totalement en phase avec la société civile avec son art-thérapie, ses actions sociales et son département d’éducation. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le cofondateur de la maison d’enchères montréalaise BYDealers, Marc-Antoine Longpré

Le marché s’est diversifié avec une nouvelle maison d’enchères québécoise, BYDealers, qui vient de battre son record de vente. Une création qui découle aussi de la fragilité des galeries d’art, comme l’ont montré les fermetures de Trois Points, Battat, Joyce Yahouda, Donald Browne et Graff, et la fusion toute récente des galeries Parisian Laundry et Antoine Ertaskiran. 

PHOTO CAROLINE GREGOIRE, FOURNIE PAR MANIF D’ART

Une œuvre de l’artiste autochtone Meryl McMaster, présentée lors de la Manif d’art de Québec, en février dernier

Cette fragilité a plusieurs causes. Moins la santé économique du Québec que l’évolution d’un marché qui doit s’adapter aux ventes en ligne et au rajeunissement de la clientèle. « L’influence d’Instagram sur les tendances esthétiques et sur le marché est indéniable, dit Florence-Agathe Dubé-Moreau. Certaines plateformes de diffusion sont d’ailleurs nées de la montée du numérique dans le partage d’images et de pratiques basées sur le web et les réseaux sociaux, comme Art Contemporary Club ou Galerie Galerie. » 

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La mécène Emmanuelle Gattuso en compagnie de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, de la présidente du C.A. du musée, Monique Jérôme-Forget et de La PDG du musée McCord, Suzanne Sauvage, lors de l’annonce de l’agrandissement du musée McCord, en avril dernier

« Nos galeries à Montréal sont tout de même parmi les meilleures au pays, et c’est ici qu’elles sont en plus grand nombre, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans », fait remarquer Suzanne Sauvage, PDG du musée McCord. 

Bernard Lamarche estime qu’il y a une véritable transformation du milieu. « Le marché reste précaire, dit-il, mais semble stable, porté par la présence des foires qui remplissent bien leur fonction. » Malgré la disparition de la Biennale de Montréal, les foires et autres événements d’arts visuels sont encore très populaires, notamment Papier, Momenta, Artch, Art souterrain, les deux biennales de Trois-Rivières et les événements de Québec, la Foire en art actuel et la Manif d’art, devenues incontournables. 

« On n’est plus 10 ans en arrière comme auparavant, par rapport au Canada, dit Pierre-François Ouellette. Au contraire. Les mécènes à Toronto sont épatés de voir notre rattrapage… »

Nos spécialistes

> Pierre-François Ouellette, galeriste

> Nathalie Bondil, directrice du MBAM

> Florence-Agathe Dubé-Moreau, commissaire et historienne de l’art

> Bernard Lamarche, conservateur de l’art actuel au MNBAQ

> Stanley Février, artiste québécois d’origine haïtienne

> François Rochon, collectionneur

> John Zeppetelli, directeur du Musée d’art contemporain de Montréal

> Suzanne Sauvage, PDG du musée McCord

> André Dufour, collectionneur