La civilisation inca et les peuples précolombiens du Pérou seront en vedette au musée d’histoire et d’archéologie Pointe-à-Callière, à partir du 27 novembre. La Presse a assisté mardi, en primeur, au décaissage de quelques œuvres de l’expo Les Incas, c’est le Pérou !, dont la plupart proviennent des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles. 

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Le décaissage de l’expo Les Incas, c’est le Pérou ! s’est fait en présence de plusieurs techniciens du musée Pointe-à-Callière, rompus aux traditionnelles ouvertures des caisses en bois. Ces caisses de transport ont été renforcées afin de bien préserver les œuvres durant leur voyage en avion, a expliqué Serge Lemaitre, conservateur des collections Amériques aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles.

PHOTO D. DRASDOW, FOURNIE PAR LE MUSÉE POINTE-À-CALLIÈRE

Fragment de pagne chancay, orné d’un grand échiquier où alternent des oiseaux regardant dans un sens puis dans l’autre. Les Chancays se distinguaient par leur art textile. Période 1100-1450. Laine, coton, 80 cm x 55 cm x 2 cm. 

Beaucoup d’œuvres sont des textiles de différentes cultures, ayant toutes un style local. Mais la technique de tissage n’a jamais changé depuis 200 ans avant Jésus-Christ. M. Lemaitre explique même que ces textiles sont reconnaissables à des « erreurs » volontaires qui identifient l’artisan. 

« C’était un jeu de l’esprit symbolique, car pour eux, rien n’est parfait dans le monde mis à part les divinités. Les humains n’avaient donc pas le droit de créer un textile parfait », dit-il. Intéressant de jouer au jeu de l’erreur avec le fragment de pagne chancay où un oiseau ne regarde pas dans le bon sens. Trouvez-le !

Les œuvres textiles sont dans un bon état de conservation, car la plupart viennent d’un milieu semi-aride. La sécheresse conserve mieux ces pièces qui, en plus, se trouvaient dans des tombes, des endroits clos et secs. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Luciane Paquay, assistante technique de Serge Lemaitre, conservateur des collections Amériques aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, en compagnie de Marie-Ève Bertrand, archiviste des collections au musée Pointe-à-Callière, dépose une tunique de plumes inca qui représente un visage à six rayons.

La première pièce à sortir des caisses a été une tunique inca faite de plumes d’ara. « Il est surprenant de voir la qualité des couleurs, dit Anne Élisabeth Thibault, directrice, Expositions et Développement des technologies, à Pointe-à-Callière. Elles sont encore très visibles. » « Les Incas étaient allés chercher les aras en Amazonie, après avoir passé les Andes, ajoute M. Lemaitre. On s’est aperçu qu’ils ne tuaient pas les oiseaux. Ils les élevaient pour avoir leurs plumes. Ils faisaient aussi du tapirage, c’est-à-dire qu’ils injectaient des colorants à la base des plumes pour les colorer différemment. » 

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Les textiles seront au cœur de l’exposition Les Incas, c’est le Pérou !, présentée dès le 27 novembre à Pointe-à-Callière. Cette broderie est faite de 17 couleurs différentes provenant de 17 bains de colorants naturels.

Les objets de l’expo proviennent principalement des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, mais aussi d’autres prêteurs tels que le Musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, le musée Linden, à Stuttgart, le Museum aan de Stroom, à Anvers, et plusieurs collections privées, notamment celle du professeur et collectionneur belge Robert Trevisiol. 

Ces œuvres sont des témoins de plusieurs cultures précolombiennes. La période inca, bien sûr, qui s’achève avec la conquête espagnole de 1532. Mais l’expo présentera aussi des objets plus anciens des peuples chimú, huari, chancay, nasca, mochica et même paracas, datant de 200 à 100 ans avant notre ère. 

L’expo comprendra des petites pièces textiles qui étaient cousues sur des vêtements portés lors de cérémonies. « Pour les Incas, la hiérarchie de la valeur des choses mettait le textile bien avant l’or ou l’argent, car le métal, on le trouve et on le martèle, mais la fibre, il faut la créer, la colorer, la filer et en faire des tissus, dit Serge Lemaitre. D’ailleurs, c’est le textile, la manière de tisser et les motifs des tissus qui ont tout influencé, les céramiques comme l’architecture. Le tissage, c’était l’art de base. » 

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Marie-Ève Bertrand, archiviste des collections à Pointe-à-Callière, manipule un vase anthropomorphe mochica représentant un prisonnier dénudé avec les mains dans le dos.

La pièce décaissée ensuite a été un vase anthropomorphe de 20 cm de haut représentant un prisonnier nu, les mains dans le dos. « Il montre l’importance du vêtement, dit Serge Lemaitre. Lors de guerres, quand vous aviez des prisonniers, la première chose que vous faisiez, c’était leur enlever leurs vêtements, pour les déshonorer, les remettre dans une condition animale. Le vêtement habille et humanise. »

Le vase fait partie d’une série d’objets trouvés dans une tombe avec d’autres céramiques utilisées lors d’un rituel qui sera expliqué dans une vidéo, lors de l’exposition. 

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Marie-Ève Bertrand sort d’un carton de transport cet aryballe en terre cuite qui servait à transporter de la bière… sur son dos.

On a ensuite déballé un des aryballes de l’expo, ces jarres que les Incas utilisaient pour transporter des aliments, notamment, dans ce cas, de la bière. Un récipient, de forme inédite à l’époque, qui se portait dans le dos. Et qui permettait à des gens des hauts plateaux andins de pouvoir, par exemple, manger du poisson du Pacifique. 

Cet aryballe est « habillé » d’un motif de carrés imbriqués, typiquement de l’inca impérial que l’on trouvait sur des textiles de la région de Cuzco, la capitale des Incas, un motif encore utilisé aujourd’hui, quelque 500 ans plus tard. 

Au cours de rites funéraires, le peuple chancay fabriquait de fausses têtes en bois et en tissu pour recouvrir la tête des morts que l’on déterrait pour les célébrer. La fausse tête, avec ses yeux et sa bouche, permettait de converser et de manger avec le mort. 

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La fausse tête funéraire permettait au peuple chancay de communiquer avec les personnes enterrées lors de fêtes des morts.

« L’exposition permettra de voir des ballots funéraires dans lesquels étaient placés les morts, dit Samuel Moreau, chargé de projets à Pointe-à-Callière. Dans les sociétés précolombiennes, la mort était vue comme une autre étape. On s’entretenait avec les morts et on leur demandait conseil. » 

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La figurine féminine inca, en argent, plumes et laine de camélidé, en plusieurs morceaux avant d’être reconstituée pour l’exposition par Dirk Aerts, représentant du Museum aan de Stroom, à Anvers

Enfin, ce genre de figurine datant de 1450-1532 symbolisait l’impératrice et servait d’offrande au cours des cérémonies sacrificielles, quand les Incas offraient de jeunes enfants aux dieux pour se protéger des catastrophes naturelles. Les figurines en argent symbolisaient l’impératrice et celles en or, l’empereur.

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Samuel Moreau (à droite), chargé de projets aux expositions au musée Pointe-à-Callière, en compagnie d’un technicien en muséologie, dans une des salles de l’exposition Les Incas, c’est le Pérou !

Le décaissage est toujours en cours à Pointe-à-Callière et la préparation des salles d’exposition se poursuivra jusqu’à l’ouverture de ce voyage étonnant au cœur des civilisations précolombiennes, le 27 novembre prochain.

Les Incas, c’est le Pérou !, au musée Pointe-à-Callière, du 27 novembre au 13 avril.