La littérature, le théâtre et des objets de collection se sont unis au musée Stewart, à Montréal, pour mettre au jour l’exposition Nuits qui met en scène quatre univers nocturnes. Des univers littéraires signés Éric Dupont, Dominique Demers, Heather O’Neill et Simon Boulerice. Dans une scénographie de Pierre-Étienne Locas.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

La nuit fascine petits et grands. Le musée Stewart possédant une collection d’objets liés à l’observation du ciel, il a choisi d’évoquer la nuit à partir de plusieurs de ces objets qui ont été soumis à la puissance créatrice de quatre auteurs de littérature.

« On a défini quatre thématiques, la nuit céleste, la nuit imaginaire, la nuit urbaine et la nuit intime, puis on les a soumises à Éric Dupont, Dominique Demers, Heather O’Neill et Simon Boulerice qui se sont aussi inspirés de photos de nos objets dans le but d’écrire de courtes histoires », dit Guislaine Lemay, conservatrice, culture matérielle, au musée McCord et au musée Stewart.

Ces histoires d’environ 900 mots ont ensuite été interprétées par Pierre-Étienne Locas qui les a mises en scène dans quatre salles du musée où l’on a rajouté des objets pour meubler la thématique. Il en ressort une expo où enfants et adultes y trouveront leur compte.

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La salle Nuit céleste comprend des vieilles cartes, des lunettes astronomiques, une cartographie lunaire, des globes terrestres, etc.

Nuit céleste

Le romancier Éric Dupont (La fiancée américaine) a construit son texte à partir d’une vieille carte topographique de la Lune. Son histoire relate celle d’un esclave angolais s’étant enfui du Brésil en se cachant dans un baril sur un bateau canadien en partance pour la Gaspésie. Recueilli par Cook Murphy, le cuisinier du bateau, Salvinio, apprend ce que sont la mer de la Sérénité et celle de la Tranquillité.

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Éric Dupont

« Une histoire inspirée de Stephen Harper, dit Éric Dupont. Lors d’un discours au Brésil, il avait dit que le premier Brésilien ayant habité au Canada était un dénommé Salvinio Freeman. Cela a piqué ma curiosité. Et je l’ai retrouvé, vivant en Gaspésie en 1861. Finalement, le musée Stewart m’a permis d’écrire cette histoire et a réglé une frustration narrative ! »

La salle comprend des lunettes astronomiques, des cartes, des globes terrestres… et un vieux baril placé à l’envers, au plafond, pour figurer l’opposition hémisphérique du Brésil par rapport au Canada et leur contraste climatique.

« La mise en espace de l’histoire avec des artefacts est finalement une façon d’organiser mon esprit ! ajoute Éric Dupont. J’étais agréablement surpris de constater que quelqu’un dans le monde pense que ma tête est aussi bien organisée que ça ! »

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La salle Nuit imaginaire est peuplée de jouets. Une mise en lumière place le visiteur dans une demi-obscurité et un effet d’ombres chinoises fait penser à un fantôme se déplaçant sur un mur.

Nuit imaginaire

Célèbre auteure de livres jeunesse, Dominique Demers (Perline Pompette, Touti le chien magique) n’a eu aucun mal à écrire Le Grand Noir, l’histoire d’un enfant qui lutte dans son lit contre un fantôme de la nuit.

« Je suis partie d’un singe en tissu, d’un ourson et de soldats de plomb, dit-elle. La nuit, c’est quelque chose de fondateur, car on doit traverser des nuits durant l’enfance. Ces terreurs nocturnes nous structurent comme humain. Conquérir la nuit est notre première grande bataille. L’enfant qui réussit à apprivoiser sa nuit devient plus fort, plus puissant, plus heureux. »

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Dominique Demers

Du coup, Le Grand Noir est une histoire plutôt angoissante, mais Dominique Demers pense que c’est nécessaire pour que l’enfant soit soulagé par le retour à la réalité.

« C’est la première fois que j’écris une histoire pour un musée, dit-elle. Je trouve ça fondamental. Il y a plus de complicités intrinsèques entre l’art muséal et la littérature qu’entre la littérature et la télé. Car l’art muséal et la littérature nous permettent de vivre dans notre imaginaire. »

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La salle Nuit urbaine comprend une vitrine avec des vêtements et des accessoires évoquant le quartier du Red Light, à Montréal, dans les années 30.

Nuit urbaine

Avec Cœurs volés, Heather O’Neill s’est plongée dans les années 30 avec un couple de jeunes amoureux, Violette et Frank, qui vivent de cambriolages et de plaisirs nocturnes. Violette aime les belles robes et les belles chaussures.

« On m’a montré une photo de robe du milieu des années 30, dit Heather O’Neill. M’est venue l’idée de ce personnage, sorte de Cendrillon imaginée par une Jean Rhys ou une Marguerite Duras. Une pilleuse de banque vivant à Montréal dans une bulle magique pendant un certain temps. Un couple qui joue son avenir tous les jours. »

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Heather O’Neill

L’histoire de Heather O’Neill évoque l’ambiance du Red Light et la scénographie de Pierre-Étienne Locas rend bien l’atmosphère de l’époque avec des tenues de soirée, des bijoux et des chaussures chics.

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Pour la salle Nuit intime, le scénographe Pierre-Étienne Locas a placé un lit défait au centre de l’espace…

Nuit intime

La nuit a délié sans difficulté les neurones de Simon Boulerice qui a écrit Le passé qui survit, courte nouvelle sur « l’après », quand l’être aimé a quitté la chambre et qu’il ne reste plus que le lit défait avec des draps dont « la forme me rappelle encore ton corps », écrit-il.

Les deux personnages de son histoire (fort bien écrite) sont des femmes. « Quand on m’a demandé de broder sur la thématique de nuit intime, j’ai pensé instantanément au lit défait et à Pierre Louÿs et ses Chansons de Bilitis, un des plus beaux recueils de poésie. J’ai créé le personnage d’une jeune fille qui n’est pas de son époque et qui vit dans le souvenir d’une nuit charnelle et éphémère qu’elle veut garder intacte. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Simon Boulerice

La salle comprend, sous vitrine, des objets du passé tels que candélabres, coussins, petits miroirs et flacons de parfum. « Il y a une belle mixité entre la parole et le lieu, dit Simon Boulerice. Un lieu qui dit beaucoup de choses. Le lieu est finalement le personnage principal. »

Au musée Stewart (20, chemin du Tour-de-l’Isle, Montréal), jusqu’au 7 mars 2021.

Consultez le site du musée Stewart : https://www.musee-stewart.org/fr/