C’est à la suite d’un échange d’idées sur le corps, notamment celui des Noirs, entre les commissaires montréalaises Eunice Bélidor et Anaïs Castro, qu’est née l’exposition Over My Black Body, que la Galerie de l’UQAM présente jusqu’au 22 juin. Une réflexion et des récits pluriels sur les perceptions et les préjugés envers le corps noir. 

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Pour cette expo, les commissaires ont fait appel aux artistes Nakeya Brown, Marilou Craft, Stanley Février, Erika DeFreitas, Amartey Golding, Manuel Mathieu et Chloé Savoie-Bernard. Ces artistes présentent des œuvres qui considèrent le sujet du corps noir sous bien des angles, ce qui fait l’intérêt de ce déploiement de peintures, photographies, installations, broderies, vidéos et sculptures.

S’il est des œuvres marquantes dans cette expo, ce sont bien celles de Stanley Février, l’artiste longueuillois d’origine haïtienne qui ne cesse de nous captiver et de bousculer nos certitudes. Au-delà de son grand talent, ses créations frappent par leur efficacité et leur originalité. La sculpture en plâtre et cire intitulée cette chair, qui le représente à genoux dans une posture à la fois de reddition, d’invocation et de méditation, évoque la vulnérabilité du corps autant que sa majesté. 

Dans son installation saisissante fils et filles de l’homme, on se promène autour de petites sculptures en céramique suspendues au plafond devant un mur réfléchissant. Elles représentent les visages déformés de personnes noires. Des sculptures aplaties qui évoquent l’oppression, la privation d’expression, l’assimilation et la résistance, car ces portraits conservent une puissance émouvante. Magnifique installation. 

La série d’œuvres vidéo Chainmail, de l’artiste britannique Amartey Golding, est à l’origine de cette exposition. Anaïs Castro avait été « hantée » par ces images d’hommes noirs forcés de se vêtir d’une lourde cotte de mailles et de se déplacer, voire de danser avec cet accoutrement métallique de 65 kg. 

Chainmail examine symboliquement l’asservissement des Noirs et la discrimination dont font l’objet les homosexuels noirs de la part de la population, mais aussi au sein de leurs propres communautés. 

Les images et les bandes sonores de Chainmail et Chainmail 2 diffusent une atmosphère pesante – c’est le cas de le dire – et rappellent combien le fossé culturel et le manque d’instruction peuvent mener au rejet des autres et au racisme systémique. Mais aussi combien il est difficile, quelle que soit sa couleur de peau, d’affirmer sa propre spécificité au sein de sa communauté. 

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Vue de l’exposition Over My Black Body, avec au centre l’œuvre Lye, 
de l’artiste haïtien établi à Montréal Manuel Mathieu, un tableau inspiré d’une femme accroupie au bord d’une source d’eau.

On retrouve avec bonheur deux toiles du foisonnant Manuel Mathieu dans Over My Black Body. Des œuvres de l’artiste haïtien sur les agressions de Noirs (directement par des Noirs et indirectement par des Blancs), mais aussi sur ces corps noirs qui vibrent avec bonté, grandeur et dévouement pour les autres. 

Sa peinture intitulée 1994 aborde, avec un corps fracturé et coupé, le génocide rwandais de 1994 et les classifications raciales établies par le colonisateur. Moins dramatique, Lye fait allusion aux tâches quotidiennes et à la bienveillance des femmes haïtiennes. Les courses, la lessive, le ménage, la cuisine, les enfants. Sans toucher le moindre salaire si l’on écarte leurs « rêveries », dit l’artiste, et le plaisir noble de donner. 

De l’artiste américaine Nakeya Brown, les commissaires ont retenu des photos de sa série The Refutation of « Good » Hair. Celles-ci soulignent la beauté des femmes noires, notamment leurs généreux cheveux crépus, longtemps outragés par une mode qui incitaient les femmes à les défriser pour ressembler à une femme blanche. La tendance aujourd’hui est au retour à la fierté identitaire et les quatre photographies expressives de Nakeya Brown soulignent la relation ambiguë qu’ont les femmes noires avec leurs cheveux. 

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Gros plan de l’installation photographique I Am Not Tragically Colored (After Zora Neale Hurston), d’Erika DeFreitas, 2013-2014. The Wedge Collection, Toronto.

De son côté, l’artiste torontoise Erika DeFreitas propose une série photographique sur la résistance. Elle a tiré la phrase « I am not tragically colored » (« être une personne de couleur n’est pas une tragédie ») de l’essai How It Feels to Be Colored Me, de l’écrivaine afro-américaine Zora Neale Hurston.

Dans ce livre, il est question d’identité, de batailles et de la nécessité d’être fier de sa personne. Erika DeFreitas s’est ainsi photographiée en train de prononcer, les lèvres collées sur une vitre, les neuf syllabes de cette phrase. Afin d’associer l’image d’une oppression à la conquérante affirmation de soi. Pour transmettre, là encore, un message d’espoir, d’ouverture et de pluralité. 

À la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 22 juin

Infos: galerie.uqam.ca