Yoko Ono a révolutionné l’art contemporain. L’exposition qui lui est consacrée à la Fondation Phi pour l’art contemporain montre combien l’artiste américano-japonaise, indépendamment de ses collaborations avec John Lennon, a bouleversé l’histoire de l’art avec notamment ses Instructions, un art conceptuel humaniste prônant la participation de tous.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Créée par le commissaire islandais Gunnar B. Kvaran, qui travaille avec Yoko Ono depuis la fin des années 80, et la commissaire montréalaise Cheryl Sim, directrice générale de la Fondation Phi, l’exposition Liberté conquérante est un survol à la fois aéré et consistant de la carrière de Yoko Ono, qui laissera une empreinte forte dans l’histoire de l’art.

Cette empreinte, ce n’est pas à John Lennon qu’elle la doit, mais à son expression artistique personnelle, façonnée dès sa plus tendre enfance. À la fois poète, philosophe et musicienne, Yoko Ono a apporté à l’art visuel une approche singulière déjà dans les années 60 avec ses célèbres Instructions – de courts textes suggérant aux visiteurs de ses expositions de participer à l’élaboration d’une œuvre.

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Les deux commissaires de l’exposition Liberté conquérante, Gunnar B. Kvaran et Cheryl Sim

« Elle a abandonné l’objet d’art, comme la peinture ou la sculpture, en faveur du texte, dit Gunnar B. Kvaran. Avec elle, l’art est devenu conceptuel en désacralisant l’objet. C’était révolutionnaire en 1961. » Et ça l’est toujours…

Dans la première section de l’exposition, au 451, rue Saint-Jean, le visiteur participe à la création collective d’une peinture, joue aux échecs, serre la main d’une personne à travers une toile, répare une céramique, entre dans un sac ou enfonce un clou dans un panneau de bois.

Certaines instructions sont plus personnelles, telles qu’accrocher un souhait dans un arbre, écouter sa respiration, décrire dans ses mots pourquoi on aime sa mère. D’autres sont fantaisistes comme « rire pendant une semaine » ou « tousser pendant un an » ! Et d’autres sont pleines d’espoir, comme celle qui consiste à « essayer de ne rien dire de mal de personne pendant trois jours et attendre de voir ce qui se produit dans [notre] vie »…

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Instruction intitulée Peinture pour enfoncer un clou à coups de marteau

Ces instructions universelles s’adressent aux visiteurs de tous âges et leur réservent parfois des surprises… Un téléphone fixé à un pilier sonnera plusieurs fois pendant les quelque cinq mois d’exposition et ce sera… Yoko Ono au bout du fil, en direct !

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Instruction Peinture pour serrer des mains : percez un trou dans une toile et passez la main par-derrière. Recevez vos convives dans cette position. Serrez des mains et parlez avec des mains.

Au deuxième étage, l’instruction Debout rappelle que Yoko Ono a toujours été féministe. Sa mère affichait un féminisme militant peu ordinaire pour l’époque. Debout rassemble des dizaines de messages que des Montréalaises ont envoyés à l’artiste. Des témoignages de violence verbale, de discrimination au travail ou d’agressions sexuelles. Une installation dérangeante, parfois horrifiante…

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Instruction Œuvre de réparation : unissez les fragments de céramique en utilisant la ficelle et la colle pour transformer les fragments brisés en objets.

Art visuel ? Poésie ? Performance ? Les Instructions de Yoko Ono sont une hybridation de savoirs. Fondant sa démarche sur l’imagination, l’action et la participation, elle a voulu détacher l’objet de l’esprit et ses initiatives font ressortir l’artiste qui est en nous. En cela, sa démarche est humaniste et inédite. 

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Instruction Peinture au plafond, peinture du oui : montez dans une échelle, regardez le tableau au plafond avec une loupe et trouvez-y le mot YES.

« Avant Sol LeWitt, Yoko Ono a délégué la réalisation d’une œuvre au public, dit Caroline Andrieux, commissaire et âme de la Fonderie Darling. Elle est la vraie pionnière de l’art conceptuel. »

Au sous-sol de l’édifice, Caroline Andrieux présente Of a Grapefruit, une installation et des documents qui montrent qu’à 28 ans, en 1961, Yoko Ono a présenté une de ses premières performances à Montréal à l’invitation du compositeur Pierre Mercure, qui organisait la Semaine internationale de musique actuelle. Yoko Ono s’était retrouvée en compagnie de la crème artistique du moment : Merce Cunningham, John Cage, Robert Rauschenberg, Armand Vaillancourt, Françoise Sullivan, Jeanne Renaud ou encore Françoise Riopelle. 

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Caroline Andrieux, fondatrice du centre d’art Fonderie Darling et commissaire invitée de l’exposition Liberté conquérante

Née en 1933, Yoko Ono a été marquée par la guerre et l’horreur des bombes atomiques lâchées par les Américains sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945. Ses instructions ont donc ce parfum de pacifisme qu’elle a transmis à John Lennon.

Sa relation avec Lennon est au cœur de la deuxième partie de l’expo. D’abord avec les deux bed-ins d’Amsterdam et de Montréal, au printemps 1969, des performances artistiques avant l’heure. On peut entendre divers témoignages sur ces deux actions pacifiques et découvrir un grand nombre de photos, d’affiches, de vidéos et d’enregistrements sonores, notamment celui de Give Peace a Chance, par André Perry, dans la suite de l’hôtel Reine Elizabeth.

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Un espace de l’exposition est consacré à War Is Over, campagne d’affichage pour la paix que John Lennon et Yoko Ono ont lancée à la fin décembre 1969 dans 12 villes : New York, Los Angeles, Rome, Athènes, Amsterdam, Berlin, Paris, Londres, Tokyo, Hong Kong, Helsinki et Toronto.

Un espace est consacré aux projets artistiques communs de Yoko et John, qui débutèrent en octobre 1967 avec l’installation Air Bottles, lors de son Half-A-Wind Show présenté à Londres. Et qui se poursuivirent pendant des années, notamment avec les disques Live Peace in Toronto, Happy Xmas (War Is Over), Imagine, Some Time in New York City, Double Fantasy et Milk & Honey, sorti après l’assassinat de John Lennon.

Âgée aujourd’hui de 86 ans, Yoko Ono est une artiste visionnaire qui a épousé la cause de la paix et favorisé des formes d’expression qui ont démocratisé l’art contemporain en les soustrayant à toute mise en marché. Une optique qui a déconcerté et a fini par convaincre.

« Yoko Ono est une des rares artistes à avoir été reconnue au niveau international par le milieu de l’art sans être passée par le marché de l’art », dit Gunnar B. Kvaran.

À la Fondation Phi pour l’art contemporain, dans le Vieux-Montréal, jusqu’au 15 septembre. Entrée libre, du mercredi au dimanche.

> Consultez le site de la Fondation Phi pour l'art contemporain.

Le mot de Yoko Ono

Yoko Ono n’a pu assister au vernissage de l’exposition, mais a envoyé un message aux médias présents. « Je ne peux pas croire que ça fait cinquante ans depuis que John et moi sommes venus à Montréal pour faire le Bed In. Notre vision et notre espoir de propager la paix sont aussi urgents aujourd’hui qu’à l’époque. J’espère que cette exposition aidera à faire participer toute une nouvelle génération de militants à la compréhension de cette urgence et reconnaître que nous avons le pouvoir de changer les choses, et que ce n’est pas seulement les politiciens. »