Depuis 2012, la photographe brésilienne Angélica Dass prend des portraits de citoyens du monde entier. Pour en finir avec les stéréotypes. Son projet Humanae, sorte d'inventaire universel des couleurs de la peau, s'est poursuivi ces derniers jours au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). La Presse était présente.

Mis à jour le 19 févr. 2019
ÉRIC CLÉMENT LA PRESSE

Quand Angélica Dass avait 6 ans, quelques enfants de son école, au Brésil, ne voulaient pas jouer avec elle. Pourquoi? Parce que sa peau «avait la couleur de la merde», lui avait-on dit.

La photographe qui aura 40 ans cette année a raconté à La Presse, cette semaine, qu'on l'a déjà prise pour une employée domestique au Brésil, notamment lors d'une fête privée, alors qu'elle aidait dans la cuisine. Et plusieurs fois pour une prostituée alors qu'elle se promenait avec des amis européens sur une plage de Rio et, l'an dernier, alors qu'elle attendait une amie devant chez elle, sur le trottoir.

«Un homme m'avait demandé combien je prenais, dit-elle. Mais maintenant, je réponds. Je lui ai dit: "La même chose que ta mère."»

Hommage à la variété

C'est quand elle a été enceinte de son premier enfant, conçu avec son conjoint espagnol «au teint clair», qu'Angélica Dass a eu l'idée d'un projet photographique qui lui permettrait de lutter contre les stéréotypes. Tout en rendant hommage à la prodigieuse variété des couleurs de la peau.

«Parce que si les couleurs blanche et noire existent, elles ne s'appliquent pas à la couleur de peau des humains. On a parlé de Blancs et de Noirs quand on a voulu classifier les gens en estimant que certains étaient supérieurs aux autres.»

Angélica Dass nous convie donc à changer de vocabulaire pour nous désigner. Pour éviter la déshumanisation. Quand elle fait des conférences, elle explique qu'elle a une couleur de peau issue d'un mélange familial qui va, dit-elle, du chocolat au coton en passant par la châtaigne, la cannelle, le café au lait et l'arachide grillée!

18 pays, 6 continents

Pour Humanae, Angélica Dass a commencé par photographier sa famille et ses amis. Puis, elle a élargi son spectre. À ce jour, elle a mené son projet dans 18 pays et 6 continents, photographiant plus de 4000 personnes de toutes conditions.

Montréal est la 30e ville du projet. L'artiste a photographié 150 personnes au MBAM. Les portraits sont tirés sur fond blanc. Puis Angélica Dass saisit un carré de 11 pixels de côté au niveau de la narine, transfère la couleur du carré sur le fond du portrait et prélève le code correspondant à cette couleur dans la palette du nuancier Pantone, utilisé en conception graphique et dans la mode, avec ses 992 couleurs codifiées.

Succès international

Humanae connaît depuis six ans un écho international exceptionnel. Les portraits multicolores d'Angélica Dass font le tour du monde.

Mais c'est le volet éducatif du projet qui la touche le plus. Le fait que des dizaines de milliers d'enfants se soient déjà inspirés de son travail pour dessiner des portraits de leur réalité physique.

Photo fournie par l'artiste

Née au Brésil en 1979, Angélica Dass participe régulièrement à des ateliers avec des éducateurs ou des enfants pour engager un dialogue sur le thème de la diversité.

«Cela ne m'intéresse pas de juste mettre des photos sur des murs, mais plutôt d'entamer le début d'un dialogue sur la diversité.»

«Derrière les photos que prend Angélica Dass, il y a cette notion d'universalisme que j'aime bien, dit Alexandre L'Hour, un Montréalais de 26 ans qui s'est prêté à l'expérience. C'est vraiment une ouverture sur l'autre.»

Les photos prises à Montréal rejoindront bientôt les milliers d'autres sur le site internet d'Angélica Dass. En novembre, une mosaïque contenant plusieurs de ces photos se retrouvera au coeur de l'ouverture du nouveau pavillon du MBAM consacré aux cultures du monde et au vivre-ensemble. Pour célébrer la richesse et la diversité de l'espèce humaine.

Consciente que la discrimination sur la base de la couleur de la peau existe encore au quotidien et qu'elle ne disparaîtra pas d'elle-même, Angélica Dass appelle à ce que chacun contribue à changer les choses. «C'est à nous de faire les choses de façon différente pour que cette discrimination soit abolie», dit l'artiste qui se rendra bientôt à San Francisco puis en Italie pour poursuivre son projet humaniste.

Photo fournie par l'artiste

Des enfants sont appelés à s'inspirer du projet Humanae d'Angélica Dass pour faire leur autoportrait, comme ce fut le cas au Chili l'an dernier, alors qu'un millier d'écoles ont participé à cette expérience.