Comme les entreprises commerciales, les États cherchent parfois à séduire. Et ils le font souvent en se servant de leurs ressources culturelles. L'artiste visuelle slovène Jasmina Cibic a revisité l'époque de la Yougoslavie communiste pour étudier ces forces artistiques de persuasion déployées à des fins idéologiques. Une exposition austère comme une oeuvre brutaliste, mais fort vertueuse, à voir à la fondation DHC/ART, d'ici au 3 mars.

Publié le 7 janv. 2019
ÉRIC CLÉMENT LA PRESSE

Il est des expositions à tiroirs, riches de réflexions, esthétiques et graves. C'est le cas d'Everything That You Desire and Nothing That You Fear (Tout ce que vous désirez et rien de ce que vous redoutez), que Jasmina Cibic est venue présenter à Montréal.

La liberté et son expression artistique dépendent souvent du bon vouloir des États. En démocratie, malgré quelques contraintes, le citoyen peut créer à loisir. Mais dans les pays non démocratiques - et il n'en manque pas sur la carte du monde -, l'État impose sa vision de l'art dans le cadre de l'édification d'une culture nationale.

Jasmina Cibic a saisi l'occasion du 50e anniversaire d'Expo 67 pour se replonger dans cet événement international lors duquel la Yougoslavie avait fait, sous son nom, sa dernière apparition lors d'une exposition universelle. Les vidéos, sculptures et photographies de l'artiste de 39 ans évoquent ainsi comment un pays peut chercher à contrôler l'expression culturelle.

Elle a séparé son exposition en deux parties. La première se déroule au 451, rue Saint-Jean, où elle a réaménagé les quatre étages de l'édifice pour lui donner l'aspect d'un appartement, celui d'un collectionneur qui aurait amassé des oeuvres présentées par la Yougoslavie lors des quatre expos universelles auxquelles elle a participé : Barcelone en 1929, Paris en 1937, Bruxelles en 1958 et Montréal en 1967.

Sa vidéo Tear Down and Rebuild met en scène des comédiennes qui jouent dans un décor intérieur typique de la guerre froide et qui dialoguent en utilisant des extraits de discours sur le développement urbain ou l'architecture. Un peu comme Julian Rosefeldt l'a fait avec les manifestes artistiques pour son installation Manifesto, actuellement présentée au Musée d'art contemporain de Montréal.

Avec son côté surréaliste, l'oeuvre, d'une grande beauté plastique, met en exergue la rhétorique du pouvoir et suggère l'importance de la conservation du patrimoine et celle de tenir compte des erreurs du passé. Un petit bijou de film dont on ne se lasse pas.

La fin d'un règne

Au dernier étage, Jasmina Cibic propose État d'illusion, vidéo faisant partie de l'installation The Epilogue, une commande de DHC/ART pour cette exposition. La vidéo porte sur la disparition de la Yougoslavie ou, d'une façon générale, d'un État. Une réflexion sur la nécessité de construire sur des bases saines, même et surtout à l'échelle politique.

Au 465, rue Saint-Jean, la deuxième partie de l'expo comprend We will ensure our country does succeed, une toile adhésive de 26,5 m de long et 4,5 m de large plaquée sur les trois murs de la salle. Une juxtaposition de photos d'architectures révolutionnaires réalisées sous le règne de Tito.

Le collage donne l'illusion d'une succession de constructions dans un environnement montagneux. Un assemblage d'expressions fortes du pouvoir communiste de l'époque, une affirmation de puissance et d'indépendance marquée par des slogans tels que « Nous sommes destinés à des rôles de meneurs » ou « Le territoire de notre État s'élargira ».

Jasmina Cibic illustre la prétention idéologique d'un État, dans le but de galvaniser son peuple et de le fédérer à des fins de sujétion. Car ces ouvriers que l'on voit ériger des structures architecturales aux angles impossibles pouvaient être autant des Serbes que des Croates, des Slovènes ou des Monténégrins.

Un troisième voie

« La structure de la Yougoslavie avait la caractéristique d'être à la fois nationaliste et anti-nationalismes, dit la commissaire Cheryl Sim. Pour unir le pays et développer une troisième voie politique face à l'Est comme à l'Ouest. Une troisième voie alors embrassée par les pays non alignés, notamment l'Inde d'Indira Gandhi. »

Tout près de cette oeuvre, on découvrira avec intérêt Nada : Act II, une des propositions les plus réussies de l'expo, magnifique chorégraphie de danse contemporaine de Lea Anderson tournée à l'intérieur de l'hôtel de ville d'Aarhus, au Danemark, lieu d'un esthétisme impressionnant. L'oeuvre est une (ré)interprétation du ballet-pantomime érotique Le mandarin merveilleux de Bartók, produit dans le pavillon de la Yougoslavie lors de l'Exposition universelle de Bruxelles. Une femme et trois hommes y jouent les rôles de la prostituée (la nation yougoslave), des proxénètes (les hommes politiques) et du riche mandarin chinois (l'architecte des lieux).

Si nada signifie espoir en langue slovène, Jasmina Cibic ne manque pas toutefois de nous mettre en garde. L'histoire humaine montre que les nations ont des états d'âme inconstants. La démocratie, qui met en équilibre droits et devoirs, est fragile. L'actuelle montée des nationalismes et de l'extrême droite, sur la planète, étaye la pertinence du questionnement de l'artiste sur le rôle de l'État et suggère que le citoyen doit faire preuve de vigilance, de mémoire et, toujours, de curiosité. Surtout quand l'art est instrumentalisé pour laver les cerveaux.

Everything That You Desire and Nothing That You Fear (Tout ce que vous désirez et rien de ce que vous redoutez), de Jasmina Cibic, à DHC/ART, jusqu'au 3 mars