Fenêtre sur les 10 dernières années de production du sculpteur montréalais Laurent Craste, l'exposition qu'il présente à la Guilde laisse bouche bée. Même si la céramique est un matériau difficile à maîtriser, avec Craste, elle n'a jamais été aussi bavarde et éloquente.

Éric Clément LA PRESSE

En quelques années, Laurent Craste est devenu un des maîtres de la céramique contemporaine. Ses porcelaines font aujourd'hui partie de grandes collections privées (Majudia, Claridge, Cirque du Soleil), publiques (Loto-Québec, Ville de Montréal) et muséales (Musée des beaux-arts de Montréal, Art Gallery of Burlington).

Soutenu depuis 2014 par la galerie californienne Hohmann Fine Art, Laurent Craste n'avait pas exposé en solo au Québec depuis trois ans, car il était très sollicité par le marché américain et ouest-canadien.

L'exposition que la Guilde lui consacre offre, avec 18 sculptures, un aperçu représentatif de son aventure céramique, depuis sa populaire série Sévices jusqu'à son dernier corpus, Casket (Cercueil). Avec des oeuvres spectaculaires inspirées des porcelaines européennes des XVIIIe et XIXe siècles, mais qui transgressent les fonctions décoratives et utilitaires de la céramique.

LA COMMUNE

Terminés en décembre, ses inédits de la série Casket découlent de son intérêt pour la Commune de Paris, ce soulèvement populaire de 1871 qui s'acheva dans le sang. Il s'agit de porcelaines coincées dans de petits coffrets en bois très rustiques. Elles évoquent les centaines de Communards fusillés dans les rues de la capitale française et enterrés dans des cercueils improvisés. Anthropomorphiques, elles ressemblent à ces corps qu'on avait dû comprimer pour les faire entrer dans leur dernier habitacle...

Parmi les oeuvres précédentes, on trouve son Vase à la cour à scrap, où une mouche de la vanité remplace l'abeille napoléonienne et un dépotoir d'autos d'occasion, le château des Tuileries !

Avec son allure avachie, Dépouille à la scène galante III évoque l'autopsie d'un corps, tandis que Dépouillement I, où la céramique s'est dévêtue de ses ornements, est un clin d'oeil au dépouillement stylistique vanté par Adolf Loos dans les années 30, l'arrivée du design ayant tordu le cou aux arts décoratifs en limitant l'ornementation.

Pas d'expo Craste sans les porcelaines déconstruites de sa série Sévices, telle que Ornement et crime IV, sa fameuse porcelaine entaillée par une hache. Une série dans laquelle il a utilisé des outils d'ouvriers, comme pour Iconocraste au pied-de-biche.

LES MIGRANTS

L'artiste né en 1968 aborde aussi des sujets graves en utilisant des photos retravaillées et sérigraphiées avec des pigments céramiques qu'il achète à Limoges, haut-lieu de la porcelaine décorée. C'est le cas de Paire de vases Médicis : Auschwitz et Hiroshima où l'illustration a été peinte à la main.

Même technique pour Vase Lampedusa, créé en 2014 pour parler des migrants qui commençaient à arriver par bateau sur les côtes européennes. Certains se noyaient près de l'île italienne de Lampedusa, située entre Malte et la Tunisie. Ce vase, avec ses ironiques petits dauphins dorés, rappelle ceux de l'aristocratie française du XVIIIe siècle. Mais la photo du corps sans vie d'un migrant sur une plage nous ramène à la réalité.

« L'oeuvre était presque terminée - il ne restait plus que la dorure à faire - quand la crise des migrants a pris de l'ampleur avec la photo du petit garçon syrien trouvé mort sur une plage turque, dans la même position que l'image que j'avais utilisée pour Vase Lampedusa, raconte Laurent Craste. Du coup, j'ai été incapable de montrer ce vase pendant longtemps. Avec la Guilde, on a choisi de l'exposer. »

DÉPRÉDATION

Avec sa grande céramique Iconocraste aux tags II, et ses inscriptions « SUCK », « ZOB » ou « SLUT », Laurent Craste souligne l'aspect nuisible des graffiti quand ils dégradent des monuments.

« Je me rappelle le monument central de la place de la République, à Paris, dit-il. Il venait d'être entièrement refait quand il a été couvert de graffiti après les attentats de novembre 2015. C'était une horreur. Je comprends l'émotion de l'époque, mais c'est comme si la valeur artistique et patrimoniale du monument n'avait pas compté. »

Travaillant sans apprenti, Craste produit des pièces uniques dans son atelier de l'édifice Grover. Sans moulage, sur un tour de potier.

« J'exprime dans mes oeuvres des idées de violence et de destruction, alors il est important que je fasse moi-même ces objets sur lesquels j'interviens, dit-il. D'ailleurs, je dis toujours à la blague qu'il n'y a jamais eu de vases martyrisés lors de mon processus ! J'évoque de la violence, mais il n'y en a pas ! »

En janvier prochain, Laurent Craste aura droit à une rétrospective marquante au Musée des maîtres et artisans du Québec, dans l'arrondissement de Saint-Laurent, une exposition qui voyagera ensuite dans la province, dans les provinces maritimes et en Ontario. Une exposition accompagnée d'un catalogue de la commissaire Pascale Beaudet.

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À La Guilde (1356, rue Sherbrooke Ouest), jusqu'au 29 avril

Photo Richard-Max Tremblay, fournie par La Guilde

Casket II, 2017, Laurent Craste, porcelaine, glaçure, bois, 20,5 cm x 46,5 cm x 16,5 cm

Photo Daniel Roussel, fournie par La Guilde

Vase à la cour à scrap, 2014, Laurent Craste, porcelaine, glaçure, pigment plombeux, or, marbre, 46,5 cm x 18 cm x 15,5 cm