Le succès d'un triptyque de Francis Bacon, adjugé 142,4 millions $ aux enchères à New York, s'explique autant par la qualité de ce «chef d'oeuvre hypnotique» que par son sujet: le peintre Lucian Freud, petit-fils du fondateur de la psychanalyse et ami de l'artiste, estiment des spécialistes.

Publié le 13 nov. 2013
Sandra Lacut AGENCE FRANCE-PRESSE

«Pour moi c'est une icône, un chef d'oeuvre de l'artiste, l'un des très grands peintres du XXe siècle qui a fait école dans l'art du XXIe siècle», dit à l'AFP Florence de Botton, vice-présidente de Christie's France et spécialiste d'art contemporain qui a assisté à la vente.

«C'est comme une conversation entre deux artistes majeurs (Francis Bacon et Lucian Freud) qui se connaissaient très bien, tour à tour amis et ennemis comme souvent», ajoute-t-elle.

Composé de trois panneaux de près de 2 mètres sur 1,50 mètre chacun, ce triptyque représente Lucian Freud assis sur une chaise de face et de profil. Il a été exécuté en 1969, soit 25 ans après la rencontre des deux hommes à Londres. C'est désormais l'oeuvre d'art la plus chère au monde.

«Dans ce tableau vous avez l'impression que vous êtes en face d'une élévation, un peu comme dans les tableaux du XVIIIe siècle qui représentent une ascension. Quand on l'a montré au public, il était littéralement hypnotisé», raconte Mme de Botton.



Trois visages


Le triptyque, «disputé par deux enchérisseurs au téléphone et un autre dans la salle à New York, s'est vendu en six minutes et Christie's a décidé d'avancer l'ordre de passage du lot pendant la vente au vu de l'engouement du public», souligne-t-elle.

Ce succès «s'explique autant par sa qualité picturale, sa composition, ses couleurs, ses coups de brosse qui donnent une force extraordinaire à l'expressionnisme que parce qu'il réunit lui-même les deux artistes».

Elle précise: «c'est Lucian Freud grandeur nature avec un visage où se mélangent trois visages, le sien, celui de Francis Bacon et celui de George Dyer, le petit ami de Bacon».

Acquis par la galerie newyorkaise Acquavella, «les trois panneaux du triptyque ont été séparés pendant des années et difficiles à réunir» par le vendeur qui s'en séparait mardi à New York, «ce qui renforce encore sa valeur», souligne de son côté Cécile Debray, conservatrice et commissaire de la grande rétrospective Lucian Freud organisée au Centre Pompidou à Paris en 2010.

Pour cette experte, Bacon et Freud «sont peut-être les deux plus grands peintres britanniques contemporains».

«Freud, arrivé à l'âge de douze ans à Londres avec sa famille, était plus jeune que Bacon qui a été une sorte de mentor pour lui et qui l'a amené à une touche plus libérée et plus expressive», explique-t-elle.

«Leurs frasques ont défrayé la chronique dans les années 50 et 60. Bacon, homosexuel issu de l'aristocratie anglaise et Freud, hétérosexuel à la sexualité ambiguë, petit-fils de Sigmund Freud, naturalisé britannique grâce à son grand-père, ont tous les deux fréquenté la jet-set anglaise de l'époque et été de véritables nightclubbers», poursuit la spécialiste qui s'est rendu à plusieurs reprises chez Lucian Freud, décédé en 2011 à Londres.

«Bacon était plus célèbre jusqu'à la fin des années 80 et exposé dans les musées alors que Freud n'exposait que dans les cercles amateurs. Mais peu à peu Freud a eu beaucoup de succès, et Bacon est sans doute devenu jaloux» ajoute Mme Debray.

Les deux peintres, dont la relation a toujours séduit les amateurs d'art, ont coupé les ponts pour des raisons demeurées obscures à la fin des années 80.