Grands moments d'émotion au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), ce mardi, alors qu'une cérémonie de don, de restitution et d'acquisition d'oeuvres était reliée à la mémoire de l'Holocauste.

Éric Clément LA PRESSE

Le départ d'une toile du musée - dont on a découvert l'an dernier qu'elle a été volée à une famille juive allemande au cours de la Seconde guerre mondiale - a été compensé par l'acquisition d'une toile du même peintre néerlandais, Gerrit Van Honthorst, et par le don d'une oeuvre d'un peintre autrichien par les membres d'une famille montréalaise d'origine juive.

Ce va et vient artistique permet de se souvenir des « erreurs du passé » et du « caractère sacré de chaque vie », a rappelé Jean-François Lisée, le ministre responsable de la Métropole, en préambule de la cérémonie.

La toile s'intitule Le duo. Elle a été réalisée par Van Honthorst, un membre de l'école caravagesque d'Utrecht, en 1624. Les amateurs de maîtres anciens qui sont venus au musée depuis 44 ans connaissent sûrement cette peinture un peu sombre dans laquelle un homme et une femme chantent ensemble, un livret à la main, la scène étant éclairée par la flamme d'une chandelle.

D'un grand modernisme pour l'époque et d'un érotisme étonnant - la poitrine de la jeune femme est la partie la plus éclairée du tableau - ce cadre appartenait dans les années 1930 à un riche marchand d'armes juif de Hambourg, Bruno Richard Spiro, décédé dans un camp de concentration nazi, en 1936. Sa femme fut forcée de s'en séparer en 1938 avant de quitter l'Allemagne pour la Grande-Bretagne.

Les sept héritiers de la famille Spiro ont retrouvé la trace de cette toile que le MBAM avait achetée de bonne foi en 1969 dans une galerie suisse. Ils ont décidé de la vendre chez Christie's à New York, le 5 juin, a expliqué, mardi, Gerald Matthes, petit-fils de Bruno Spiro, qui la voyait pour la première fois. «La toile a quitté le musée immédiatement après la cérémonie, dans les mains de Brett Sherlock, un responsable de Christie's Canada.»

Un autre van Honthorst

La toile est estimée à plusieurs millions de dollars, ce qui excluait d'office un achat par le musée. « Ce n'était pas possible, dit la directrice générale du MBAM, Nathalie Bondil. On n'avait pas assez d'argent. On pensait que justice devait être faite et, en même temps, on voulait trouver une oeuvre de substitution, voire un autre Van Honthorst.»

Comme le hasard fait parfois bien les choses, le musée a acheté en mars une toile de Van Honthorst. Nathalie Bondil et le conservateur des maîtres anciens du musée, Hilliard T. Goldfarb, l'ont trouvée à la Foire d'art de Maastricht, aux Pays-Bas, exposée par le marchand d'art newyorkais Jack Kilgore. Il s'agit de Femme accordant son luth, une peinture de fantaisie du maître hollandais qu'il a peinte la même année que Le Duo. L'achat a été rendu possible en partie grâce à un dédommagement de la famille Spiro qui équivaut au prix d'acquisition du Duo, en 1969.

Enfin, le musée a acquis une autre oeuvre qui célèbre aussi le souvenir de juifs disparus lors de l'Holocauste. La famille du Montréalais d'origine autrichienne Georges Jorisch, décédé en septembre, fait don de la toile Enfants rentrant de l'école, du peintre autrichien Ferdinand Georg Waldmüller.  Une toile qui montre deux écoliers, dont une petite fille aux pieds nus, sur le sentier d'un paysage champêtre.

« La toile montre l'intérêt de ce peintre de la période Biedermeier pour les questions sociales et la pauvreté », a indiqué Mme Bondil.

Ce tableau avait été confisqué à Amalie Redlich, la grand-mère de M. Jorisch, quand l'Autriche est devenue nazie en 1938. Restitué dernièrement par un collectionneur autrichien aux descendants de M. Jorisch, notamment l'illustrateur Stéphane Jorisch, l'huile est aujourd'hui offerte au musée « en l'honneur de Montréal », Georges Jorisch ayant été particulièrement touché par l'accueil qui lui a été réservé quand il est arrivé au Québec en 1957.

« C'est la première fois que l'on fait un don au musée, dit Stéphane Jorisch. Cette toile était la préférée de mon père. Avec la vie contraignante qu'il a eue - après l'Anschluss, il ne pouvait plus aller à l'école - il se voyait dans cette toile. Toute sa famille a été brisée. Je suis déçu qu'il ne soit pas là pour la remise du tableau car il aurait volé le spectacle! »