Pendant la Deuxième Guerre, Montréal a été la plaque tournante de l'édition internationale en langue française; une exposition à la Grande Bibliothèque en explique le pourquoi et le comment .

Mis à jour le 18 sept. 2009
Daniel Lemay LA PRESSE

Juin 1940. La France capitule devant le blitzkrieg allemand. Son territoire tombe alors sous le Règlement sur le commerce avec l'ennemi dont une disposition permet aux éditeurs «canadiens» de réimprimer les livres français nécessaires à l'enseignement ou destinés au public.

Les grandes maisons comme Granger et Beauchemin voient bientôt apparaître de petites concurrentes dynamiques et ouvertes au monde, des «étoiles dans le brouillard» qui, pendant que l'Europe brûle, font de Montréal la plaque tournante de l'édition de langue française. À quelque chose malheur est bon... Tout d'un coup, la Province de Québec - sa métropole, à tout le moins - se voit soustraite à la censure du clergé catholique. Grâce à la guerre, tout Victor Hugo est désormais disponible à la nouvelle librairie du coin, comme Baudelaire et Rimbaud, Proust et Colette, Gide et Malraux.

Sur le rayon voisin, de nouveaux noms apparaissent qui contribueront à donner à la littérature canadienne (française) ses propres canons : Anne Hébert, Roger Lemelin, Gabrielle Roy.

Ce pan de l'histoire québécoise, trop peu connu, se présente dans toute sa dramatique évolution dans l'exposition Les éditeurs québécois et l'effort de guerre 1940-1948, qui s'ouvre lundi à la Grande Bibliothèque. «Pour la première fois, l'édition québécoise jouait un rôle au plan international tout en sollicitant ici des ouvrages de jeunes auteurs qu'elle pouvait faire connaître à l'étranger», explique Jacques Michon, commissaire de l'exposition et auteur du très beau catalogue.

Quand il est question de l'histoire du livre ici, le nom de Jacques Michon s'impose de lui-même. En 1982, il fondait à l'Université de Sherbrooke le Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec. Sous sa direction, le GRÉLQ a accouché d'une formidable synthèse (deux volumes, quatre étoiles) intitulée Histoire de l'édition littéraire au Québec au XXe siècle. Le contenu de cette exposition - la première de Guy Berthiaume comme pdg de Bibliothèque et Archives nationales du Québec - est tiré du volume 2, Le temps des éditeurs - 1940-1959, sorti chez Fides en 2004.

Fides, justement, est l'une de ces rares maisons nées pendant la guerre à avoir survécu jusqu'à nos jours sous son nom d'origine. Fondée en 1941 par le Père Paul-Aimé Martin (des Pères de Sainte-Croix), Fides, éditeur d'action catholique, rappelle Jacques Michon, «cherchait à situer les réalités sociales et économiques de l'heure dans la perspective des valeurs chrétiennes». Le premier titre de la maison : Le corps mystique de l'Antéchrist de René Bergeron...

Plus loin, d'autres noms servent de pont vers un passé plus récent. Les éditions Variétés, qui réimprimaient les oeuvres d'auteurs contemporains comme Mauriac, Montherland et Valéry, avaient été lancées par André Dussault et Paul Péladeau, le frère de Pierre, fondateur de l'empire Quebecor qui contrôle aujourd'hui une grande partie de l'édition québécoise.

Bernard Valiquette, lui, avait pris la relève d'Albert Lévesque (le père du chansonnier Raymond Lévesque), le plus actif des éditeurs littéraires de l'avant-guerre. Valiquette publia le premier des 42 volumes de l'Histoire de la province de Québec de Robert Rumilly (Jean-François Nadeau vint de lancer une biographie de l'historien monarchiste chez Lux Éditeur) et tissa de forts liens avec les «Français de New York». Avec Antoine de St-Exupéry, entre autres, dont il dut brûler 10 000 exemplaires d'une édition «augmentée» de Terre des hommes, une oeuvre qui allait donner son nom à une autre grande expo montréalaise.

Les livres n'en finissent plus de sortir des imprimeries du Québec - plus de 10 000 titres entre 1940 et 1946 - mais l'après-guerre voit disparaître la manne. Pour la moitié des éditeurs qui survit, c'est le retour à la normale... de la censure. Le libéral Adélard Godbout avait gouverné le Québec pendant la guerre, «branché sur Ottawa» dira M. Michon. À l'été de 1944, échaudée par la conscription, la province ramène au pouvoir l'Union Nationale de Maurice Duplessis, rarement considéré comme un ami du livre. Comme ses alliés du clergé qui, discrets pendant la guerre, n'en avaient pas moins rallongé leurs listes de «mauvaises livres».

Un malheur n'arrive jamais seul. Celui-ci, Jacques Michon l'appelle «le retour des éteignoirs»...

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Les éditeurs québécois et l'effort de guerre 1940-1948, à la Grande Bibliothèque (475 est de Maisonneuve ) jusqu'au 28 mars 2010; réalisation : BAnQ, conception : orangetango; info : www.banq.qc.ca.