À 87 ans, Jean Benoît ne se raconte pas d'histoires. « La vieillesse est une maladie contre laquelle on ne peut pas lutter », plaisante-t-il. Quelques interventions au coeur, deux vertèbres froissées: le voilà plus ou moins assigné à domicile dans son appartement de l'est de Paris, lumineux mais au cinquième étage, sans ascenseur. La rétrospective Benoît-Parent au bel Espace Berggruen, en avril à Paris, sera sans doute sa dernière grande sortie publique.

Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Tant qu'à rester chez soi, autant être à l'aise: Jean Benoît me reçoit en sandales et robe de chambre. Se déplace avec précaution. Mais en plein après-midi, il amène sur la table des bouteilles de cognac et de bourbon et allume sa pipe. «André Breton disait qu'il fallait mourir à 70 ans. Et il est mort à 70 ans. Il avait raison.»

Sa compagne de toujours, Mimi Parent, avec qui il s'est marié en octobre1948, estmorte d'unarrêtdu coeur en Suisse, en juin 2005: une disparition saluée par d'importants articles dans Le Monde, Libération et The Independent. «Mimi? Elle est sur la table», dit Jean Benoît en désignant le pot de fleurs sous lequel reposent ses cendres.

Depuis leur installation définitive à Paris, en 1948, ils ne se sont jamais quittés. Tout en menant une vie très libre. Jean Benoît, érotomane déclaré et grand admirateur du marquis de Sade, ne cache pas que les femmes ont occupé une grande partie de son existence. «Des gens pensent que l'humain est monogame, dit-il, mais bien entendu, nous sommes polygames. Avec Mimi, on a réglé ce problème très tôt.» Enfin presque. «Lorsque j'allais trop loin avec certaines femmes, elle se coupait les cheveux.» Des cheveux qu'elle a transformés en cravate d'homme pour l'affiche de l'expo surréaliste de 1959, à Paris. Ou en lanières de fouet, en 1995, objet intitulé Maîtresse.

Tous deux issus de milieux aisés et cultivés, étudiants rebelles à l'École des beaux-arts, ils s'étaient rencontrés à Montréal autour d'Alfred Pellan, leur premier inspirateur. Puis, c'est le départ pour Paris. Quand les bourses du gouvernement sont épuisées, ils se débrouillent: «Pendant trois ans, j'ai déchargé la nuit les camions aux Halles, dit Jean Benoît. Mimi faisait des travaux de couture pour les petits rats de l'Opéra.»

Dès le milieu des années 50, Mimi Parent entreprend ses montages et collages d'objets en trois dimensions dans des boîtes-vitrines aux titres d'inspiration surréaliste, tel Les Après-midi du petit Freud. Jean Benoît, lui, est plus éclectique: il fréquente le Musée de l'Homme et se passionne pour les arts primitifs, et en même temps plonge dans le marquis de Sade. En 1959, c'est la rencontre avec André Breton, le vieux pape du surréalisme, dont ils seront des intimes jusqu'à sa mort en 1966. Tous deux prennent une part majeure à l'Exposition internationale du surréalisme (Eros) de 1959. Mimi Parent crée avec Marcel Duchamp La Boîte alerte. Jean Benoît met en scène chez la romancière Joyce Mansour son Exécution du testament du marquis de Sade et devient la vedette de l'événement, largement couvert dans les journaux de l'époque. Breton fait son éloge.

De fait, jusqu'à sa mort, à 81 ans, Mimi Parent creusera le même sillon avec ses fascinantes «boîtesobjets «, qui semblent annoncer les collages chargés de symboles réalisés par David Lynch. Jean Benoît, lui s'amuse de tout: après le costume du marquis de Sade, il enfile celui du «nécrophile» pour d'autres performances. Lit aux soirées du Ranelagh à Paris les rouleauxmanuscrits relatant sa vie érotique sous le titre L'art si difficile d'être sincère sans être ridicule. Réalise avec des gants de femme, le Bouledogue de Maldoror, qui appartient aujourd'hui à la collection de François Pinault. Invente des personnages diaboliques et lubriques. Sculpte avec un soin infini du détail des canes érotiques dont le pommeau est un sexe masculin dressé. Il fera pour son seul plaisir six voyages de huit mois en Océanie.

Totalement absents du Québec entre 1952 et 1985, Jean Benoît et Mimi Parent restent à l'écart des petits cercles artistiques québécois de Paris. Mise à part leur relation suivie avec Alfred Pellan. Ils restent également en marge des milieux officiels de l'art, s'abstiennent de toute exposition solo. Qu'importe : «Après 1959, dit Jean Benoît, nous avons toujours eu suffisamment d'argent pour vivre.»

«J'ai eu une vie extraordinaire, dit-il encore, mais j'étais plutôt un fabricant d'objets et d'événements. Mimi a fait avec constance un art plus personnel qui venait du plus profond d'elle-même. Mais je me suis beaucoup amusé.»

La rétrospective Benoît-Parent sera présentée à l'Espace Berggruen, à Paris, du 26 avril au 20 juin 2009.