Dans la série balado Juste entre toi et moi, des artistes ouvrent les portes de leurs souvenirs, de leurs réflexions et de leurs rêves, le temps d’un entretien sans presse

« Ç’a été une belle expérience et là, C. R. A. Z. Y. est sorti et je me faisais reconnaître. J’ai décidé de partir, mais je trouvais ça ben plate. » De quelle expérience hors du commun Marc-André Grondin parle-t-il ? De son travail de disquaire à l’ancien HMV Megastore du centre-ville de Montréal.

Est-ce à dire que le succès de l’inoubliable film de Jean-Marc Vallée l’a arraché à son rêve ? lui demande-t-on, en grossissant volontairement le trait. Réponse pleine de candeur : « C’est con, là, mais… Je gagne super bien ma vie, je suis vraiment chanceux d’avoir la carrière que j’ai, de voyager, mais je sais qu’ultimement, j’aurais été heureux à travailler comme disquaire ou à gagner ma vie humblement comme drummer dans des petites gigs. La musique, si elle est présente, je trouve mon bonheur, d’une façon ou d’une autre. »

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N’allez pas lire dans cet aveu un manque de gratitude, puisqu’en réalité, c’est tout le contraire. Marc-André Grondin sait pertinemment que sa vie est faite de privilèges ; il exerce le métier de comédien depuis ses 4 ans – son premier contrat : une pub de Minute Maid.

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Marc-André Grondin pendant l’enregistrement de l’émission balado

Mais s’il parle avec sérieux et passion de son métier, l’acteur ne s’illumine jamais autant que lorsqu’il part dans une tirade au sujet de ses batteurs préférés ou lorsqu’il décrit la batterie Ludwig, modèle Vista Lite, couleur verte, que lui a achetée son amoureuse pour ses 40 ans. Le plus beau cadeau de sa vie, lance-t-il, avant de se rappeler que cette même amoureuse lui a offert le cadeau de deux enfants, ce qui semble également digne de mention.

« Écoute, j’ai été vraiment ému, j’ai eu la larme à l’œil et je me suis dit : “Ben non, tu ne vas pas brailler pour un drum.” J’ai un de mes chums drummer à qui j’ai raconté ça qui m’a dit : “Ben oui, tu peux brailler pour un drum.” »

« Le seul réel regret que j’ai dans la vie, c’est de ne pas avoir suivi de cours de musique longtemps », confie celui qui, dès l’âge de 4 ans, était un adepte d’air drumming, ses parents ayant tous les deux manié les baguettes et joué dans des groupes.

« Mon besoin de ventiler, de m’exprimer passe beaucoup plus par la musique [que par son travail devant la caméra], pas juste par le fait d’en jouer, mais par le fait d’en écouter », dit celui qui a officié durant la première décennie du millénaire derrière les cymbales pour les formations rock Nitrosonique et Psychotic 4 et qui a dû imaginer quelques solos be-bop pendant les tournages de la série de Club Illico IXE-13.

J’ai gardé mon cerveau d’adolescent. Quand j’écoute une toune, j’ai l’impression qu’elle a été écrite pour moi, je force des parallèles avec ma vie, je vois des images.

Marc-André Grondin

Correspondances musicales

Longtemps, Marc-André Grondin a échangé d’abondants courriels avec Jean-Marc Vallée et le directeur artistique Patrick Vermette, dans lesquels les trois amis offraient aux autres le cadeau de leurs emballements musicaux du moment.

Le chanteur Bahamas ? C’est Jean-Marc Vallée qui l’a fait découvrir à Grondin. Plusieurs années plus tard, la musique de l’artiste indie folk canadien deviendrait la bande-son de la naissance de sa relation avec son amoureuse, Sarah-Jeanne Labrosse. « Quand j’écoute du Bahamas, je pense à ma blonde. » Et à son ami réalisateur, aussi, forcément.

« Toute la trame sonore de ses projets se retrouve à travers ces courriels-là », explique celui qui a mis Jean-Marc Vallée sur le chemin de Sigur Rós, le groupe post-rock islandais entendu dans Café de Flore (2011) et qui devait signer la musique de The Young Victoria (2015), avant que des producteurs à l’esprit manifestement étriqué s’y opposent. Grondin était la personne toute désignée pour assurer la mise en scène de Mixtape : un hommage musical à Jean-Marc Vallée, présenté au Festival international de jazz de Montréal le 27 juin.

« Je me souviens que pour Noël ou sa fête, je lui avais acheté Ágætis byrjun [1999] et l’album sans titre [2002] de Sigur Rós. Je lui avais dit : “C’est mon gros coup de cœur, je pense que tu vas aimer ça, c’est super cinématographique.” » Et il ne s’était pas trompé.

Ne pas se coucher fâché

« Curateur » musical à l’enthousiasme aussi intarissable qu’un solo de John Bonham, Marc-André Grondin pourrait en ce sens difficilement être davantage l’héritier de son père, l’animateur de radio Denis Grondin, qui a connu les beaux jours de CHOM et de CKOI. C’est avec son paternel qu’il a assisté à son premier spectacle mémorable, celui de Weezer au CEPSUM, le 5 août 1995. Il avait 11 ans.

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Marc-André Grondin

Tout le monde trouvait ça ben lourd quand les parents devaient suivre, mais moi, mon père, c’était ma porte d’entrée vers tous ces shows-là. Il avait tellement de connaissances sur la musique, il faisait tout le temps des parallèles.

Marc-André Grondin

Comme Jean-Marc Vallée, parti trop tôt à l’âge de 58 ans, Denis Grondin a quitté ce monde en 2017 à seulement 66 ans. « C’est sûr que quand tu perds violemment, sans préavis, quelqu’un de proche, ça remet en perspective pas mal d’affaires, observe son fils. Tu apprécies de vieillir. »

Ses poils de barbe blancs, qu’on lui masque sur certains plateaux ? Marc-André a appris à les chérir. « Il ne me reste plus grand cheveux, mais je me dis que je suis quand même chanceux de vivre ça, d’avoir ces traces du temps qui passe. »

« C’est sûr que ça peut être super anxiogène, ajoute-t-il, parce que c’est vrai que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Donc j’essaie de ne pas trop me pogner avec le monde. J’essaie de m’excuser. Quand ton père meurt dans son sommeil, tu te dis : “Je vais essayer de ne pas aller me coucher fâché.” »

Trois citations tirées de notre entretien

À propos du succès

« À chaque projet, je me rappelle que c’est peut-être mon dernier. Pas parce que j’ai envie de tirer la plogue, mais parce que quelqu’un d’autre peut la tirer. Tu peux ne plus te faire appeler, pour aucune raison. Il y en a qui étaient dans toutes les séries quand j’étais petit et qui sont disparus. […] Le succès et la pérennité, ce n’est pas juste une question de talent. C’est une conjoncture de plein de choses. Tu peux faire de mauvais choix, être malchanceux sur certains projets et, à un moment donné, on te colle une étiquette et tu perds de la valeur. »

À propos de C. R. A. Z. Y.

« Je n’étais pas en opposition à mon succès, mais je trouvais ça phony. Entre la veille de C. R. A. Z. Y. et le lendemain de C. R. A. Z. Y., j’étais la même personne, mais tout à coup, les gens me voyaient différemment. Mais ils ne me voyaient pas moi, ils projetaient le film sur moi. »

À propos de son dernier repas avec Jean-Marc Vallée en 2021

« J’ai retrouvé le gars que j’ai connu quand j’étais jeune. Il était très déposé. Il avait blanchi beaucoup. Il écrivait son film sur John et Yoko à Malibu et il se trouvait tellement chanceux. Il y avait chez lui quelque chose de déposé que je sentais moins avant. »