Qu’ont en commun Juliette Gréco, Brandon Prust et Gaston Miron ? Réponse : tous trois figurent sur l’étonnante liste des cachets non réclamés de l’Union des artistes (UDA). Après avoir passé au crible les quelque 7500 noms inscrits sur cette liste, nous avons exploré la mécanique derrière ce magot dormant, gonflant année après année.

Publié le 28 janvier
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Près de 733 000 $ : voilà le montant total des cachets orphelins qui sommeillent dans les coffres de l’UDA, accumulés depuis la création du syndicat, à la fin des années 1930. Dans la liste détaillant ces sommes, mise à jour mensuellement, les gains peuvent s’élever jusqu’à 11 000 $ environ (c’est le cas pour les défunts comédiens Colette Dorsay et J. Léo Gagnon), mais les trois quarts concernent des sommes inférieures à 100 $ – et personne ne blâmera le dénommé Yvon Boudrias, qui n’a jamais réclamé ses… 2 cents, le plus bas cachet de la liste à ce jour.

Au-delà des chiffres, ce sont surtout certains noms figurant sur le document qui retiennent l’attention. On apprend ainsi que Paul McCartney (oui, il s’agit bien de Sir Paul) peut prétendre à un paiement de 80 $. Dans un autre registre, des gens du Québec comme l’écrivaine Hélène Dorion ou l’ex-mannequin (et ex tout court de Maxime Bernier) Julie Couillard n’ont jamais réclamé des sommes allant de 60 $ à 253 $. La liste recense de nombreux grands disparus, dont les successeurs sont en droit de réclamer leurs cachets oubliés. Parmi eux, Anne Hébert, Gaston Miron (489 $), Claude Jutra, Judith Jasmin (364 $) ou encore Gil Courtemanche.

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Juliette Gréco, en 1969

De nombreux chanteurs et humoristes français ont aussi oublié quelques billets chez leurs cousins d’Amérique, comme Gad Elmaleh (243 $), Franck Dubosc, Francis Lalanne, ou les regrettés Charles Aznavour (207 $) et Juliette Gréco (109 $). Encore plus étonnant, une petite escouade de joueurs de hockey laissent des sommes, souvent dérisoires, sur la glace. Jacques Demers, Martin Brodeur, Brandon Prust et Guy Carbonneau pourraient réclamer une dizaine de dollars, tandis qu’Alex Kovalev laisse filer quelque 250 $. L’UDA a confirmé à La Presse que tous les noms cités ici correspondent bel et bien à des artistes et personnalités connues ; en effet, quelques homonymes brouillent parfois les pistes (le Michel Tremblay dont le nom apparaît sur la liste n’est pas LE Michel Tremblay).

Droits de suite classés sans suite

À quels types de prestations ou services ces cachets sont-ils précisément liés ? Pour quelle performance quatre billets verts sont-ils dus à Paul McCartney ? L’UDA préfère ne pas révéler ces informations confidentielles, mais souligne qu’il s’agit dans la vaste majorité des dossiers de droits de suite, c’est-à-dire de « revenus liés à une utilisation d’une œuvre allant au-delà de l’utilisation initiale prévue ». En pratique, on parle essentiellement de rediffusions audiovisuelles : films, téléséries, chansons, etc.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes

« C’est souvent lié à des rediffusions d’anciens films ou d’émissions qui datent, comme Cormoran ou Le temps d’une paix. Il faut comprendre que 90 % de ces sommes-là concernent des permissionnaires à l’UDA, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas membres, mais achètent un permis de temps en temps, quand ils font une prestation ou passent à la télévision. C’est pour ça que l’on retrouve des noms comme McCartney ou Aznavour », explique Sophie Prégent, présidente de l’UDA. Le syndicat a beau demeurer proactif pour redistribuer ces cachets en diffusant cette liste tous les mois, en cherchant des adresses et en postant des chèques, nombre de sommes restent entre ses mains.

On envoie des chèques qui nous reviennent ou ne sont jamais encaissés. Il est beaucoup plus difficile de retrouver les permissionnaires [que les membres], car nous n’avons pas leurs coordonnées.

Sophie Prégent, présidente de l’Union des artistes

Dans le cas des successions, des cas de figure particuliers justifient les non-réclamations. Par exemple, des dettes successorales importantes pourraient être arrimées à la perception de certains cachets : s’il les touchent, les héritiers pourraient être obligés de payer des dettes excédant la somme perçue ! « Même quand on les retrouve, les gens ne sont pas toujours intéressés, car les montants ne sont pas assez élevés pour qu’ils acceptent de nous fournir les détails de la succession », illustre Mme Prégent. Cela dit, même en dehors d’une succession, on comprend que Stéphane Richer ou Raymond Bourque n’aient pas forcément envie d’entamer des démarches pour récupérer le prix de deux Big Mac (8,90 $)…

Intouchables

En attendant, le pactole ne cesse de grossir année après année, et tout particulièrement en 2020-2021, puisque de nombreuses rediffusions ont été programmées. Sophie Prégent évoque Virginie, qui a généré d’importants droits de suite non réclamés pour des centaines d’artistes. « On est un peu comme la Suisse de l’après-Seconde Guerre mondiale ! », s’amuse-t-elle. Mais ces cachets finissent-ils, après plusieurs décennies d’abandon, par revenir à l’UDA ou tomber dans le domaine public ? Pas du tout, lance la présidente : l’organisme n’a et n’aura jamais le droit de jouir de cet argent. « Légalement, nous n’avons pas le droit de l’utiliser. Même si quelqu’un nous fait savoir qu’il ne compte pas réclamer la succession, nous ne pouvons pas le toucher », dit-elle, précisant que le syndicat peut en revanche en tirer des intérêts, par exemple avec un placement.

Consultez la liste actuelle des cachets non réclamés

Une liste, des chiffres

732 814 $ : montant total des cachets non réclamés au 31 décembre 2021

7666 : nombre de noms figurant sur la liste des cachets non réclamés

11 436 $ : cachet non réclamé le plus élevé de la liste (dû à la succession de J. Léo Gagnon)

0,02 $ : cachet non réclamé le plus bas de la liste