Les jetons non fongibles (non-fungible tokens ou NFT), qui garantissent l’unicité d’un « objet » numérique grâce à la technologie des cryptomonnaies, ont beaucoup fait jaser dans la dernière année, pour le meilleur comme pour le pire. Gros plan sur des projets québécois qui prouvent que, si l’engouement devait être un feu de paille, les flammes sont encore vives.

Publié le 18 janvier
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

0x Society : une première galerie NFT au Canada

  • L’exposition humA.I.ns s’intéresse à « l’intégration de l’intelligence artificielle avec la race humaine ».

    PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

    L’exposition humA.I.ns s’intéresse à « l’intégration de l’intelligence artificielle avec la race humaine ».

  • Bianca Lessard, cofondatrice de la galerie 0x Society

    PHOTO MARC MONTPLAISIR, FOURNIE PAR 0X SOCIETY

    Bianca Lessard, cofondatrice de la galerie 0x Society

  • 0x Society prend une commission de 15 % sur les ventes pour financer sa mission.

    PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

    0x Society prend une commission de 15 % sur les ventes pour financer sa mission.

  • Une douzaine d’écrans diffusent des œuvres audiovisuelles.

    PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

    Une douzaine d’écrans diffusent des œuvres audiovisuelles.

  • Les œuvres numériques sont vendues sous la forme de jetons non fongibles.

    PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

    Les œuvres numériques sont vendues sous la forme de jetons non fongibles.

1/5
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La galerie 0x Society, sise à l’entrée du complexe Bazart/New City Gas à Montréal, se targue d’être le premier musée NFT permanent au Canada. Accrochés aux murs, une douzaine d’écrans diffusent des œuvres numériques, toutes sur le thème « humA.I.ns », lors notre passage.

L’exposition audiovisuelle, qui s’intéresse à « l’intégration de l’intelligence artificielle avec la race humaine », est la troisième organisée par la galerie depuis son ouverture, en juillet dernier.

« Je suis vraiment content de la réception, lance Yannick Folla, instigateur du projet avec sa partenaire Bianca Lessard. C’est sûr que ça aide d’avoir pris un angle à but non lucratif, dans l’idée d’éduquer les gens aux NFT et à l’art numérique. »

Toutes les œuvres exposées sont à vendre. Ou pas tout à fait…

Dans le marché physique, l’acheteur met la main sur un objet tangible : une toile, une sculpture, une gravure, une giclée, etc.

Dans le « crypto art », la seule acquisition du client sera un jeton unique (NFT), genre de facture virtuelle imprimée par la technologie des chaînes de blocs. C’est sur ce même système que reposent les monnaies numériques comme l’ether et le bitcoin.

À l’automne, l’exposition Côte 2 Coast, consacrée exclusivement à des artistes canadiens, a généré des ventes avoisinant les 350 000 $. Au moment d’écrire ces lignes, cinq jetons NFT de humA.I.ns avaient trouvé preneur pour un total de quelque 470 000 $.

0x Society, qui se définit d’abord comme un musée, prend une commission de 15 % pour financer sa mission : démocratiser les NFT et soutenir les artistes canadiens dans la création d’œuvres numériques, principalement par l’entremise d’un programme de subventions récurrent.

« On paie tous les frais pour qu’ils puissent créer leur premier NFT, souligne Yannick Folla. On organise des séminaires avec des artistes, des collectionneurs, etc. »

La douzaine de bénéficiaires, en grande partie montréalais, proviennent par exemple du jeu vidéo, du design graphique, de la photographie ou des arts visuels.

Selon le cofondateur, « l’art numérique est une très bonne porte d’entrée pour des audiences moins classiques, parce qu’on touche à des thèmes et à des médiums qui répondent davantage à leur intérêt ».

Lui-même, explique-t-il, n’avait à peu près jamais mis les pieds dans un musée avant d’avoir une « illumination » en découvrant le « crypto art ».

Au cours des prochaines expositions, la galerie souhaite approfondir les liens entre les mondes physique et numérique.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Yannick Folla, cofondateur de la galerie 0x Society

Un peintre pourrait exposer une toile et une œuvre NFT, par exemple. On veut montrer que ce n’est pas un ou l’autre.

Yannick Folla, cofondateur de la galerie 0x Society

0x Society espère en outre élargir son programme de subvention et étendre son modèle dans d’autres villes du Canada et du monde entier.

Au Québec, une deuxième galerie NFT – 15 écrans et 2 projecteurs – devrait voir le jour dans les prochains mois : M2, projet homonyme d’un cabinet d’assurance de L’Île-Perrot.

Sur l’impact environnemental

« On en est conscients, des enjeux environnementaux, mais il ne faut pas démoniser les NFT », croit Yannick Folla, qui souligne un partenariat entre 0x Society et Offsetra pour compenser les émissions de CO2. « Il y a des solutions qui arrivent. Il y a déjà beaucoup de blockchains 99,999 % moins énergivores qu’Ethereum sur lesquelles on peut créer des NFT, que ce soit sur Tezos, Flow, Solana, Algorand ou autre. »

humA.I.ns, présentée à la galerie 0x Society du Bazart jusqu’à la fin du mois de janvier (selon les règles sanitaires en vigueur)

Consultez le site d’0x Society (en anglais)

Galleria : une plateforme pas juste pour rire

  • Un cube NFT de la collection Victor

    IMAGE TIRÉE DU SITE DE GALLERIA

    Un cube NFT de la collection Victor

  • Un cube NFT de la collection Victor

    IMAGE TIRÉE DU SITE DE GALLERIA

    Un cube NFT de la collection Victor

  • Un cube NFT de la collection Victor

    IMAGE TIRÉE DU SITE DE GALLERIA

    Un cube NFT de la collection Victor

1/3
  •  
  •  
  •  

En novembre dernier, Juste pour rire (JPR) a inauguré la plateforme NFT Galleria. Les premiers « items » numériques en vente ? Une collection de « cubes » mettant en scène la mascotte Victor dans trois décors distincts. Presque tous les jetons, vendus de 14 $ à 240 $ selon leur rareté, ont trouvé preneur en moins d’une heure.

« C’est une extension naturelle de notre progression, de notre désir d’être à l’avant-garde technologique dans la distribution du contenu en comédie », explique Charles Décarie, président-directeur général du Groupe Juste pour rire.

Le 9 décembre, l’entreprise a renoué avec l’expérience « crypto » en soumettant aux enchères un enregistrement des tout premiers rires de l’histoire du festival, captés en 1983. Le jeton des éclats publics a été adjugé pour 5111 $.

Pour mettre au point Galleria, Charles Décarie et son équipe ont suivi « à la petite journée » les marchés NFT dans le monde du sport et des arts visuels, particulièrement actifs aux États-Unis. « On est de loin les premiers » au monde dans le secteur de l’humour, note le PDG.

Au cours de la prochaine année, JPR souhaite crypter des moments charnières de sa collection numérique, alimentée par quatre décennies de festivals. Le premier gag sur scène d’un humoriste établi pourrait, par exemple, avoir son NFT.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Charles Décarie, président-directeur général du Groupe Juste pour rire

On va migrer des objets vers les grands moments de l’humour canadien-français ou anglophone. Ces moments-là, on voudrait les rendre disponibles aux fans.

Charles Décarie, président-directeur général du Groupe Juste pour rire

Les artistes ont été – et continueront d’être – impliqués dans la démarche, insiste-t-il. « On ne voulait pas faire ça en vase clos, on voulait voir comment ils se situaient, eux, par rapport à ce nouveau produit. »

Quand on lui demande si les NFT sont d’abord un outil de marketing ou de monétisation pour JPR, Charles Décarie s’en remet aux prochaines années. « Vous m’auriez posé la question : ‟La diffusion des gags sur YouTube ou sur Facebook, c’est pour le brand ou pour faire de l’argent ?” et jamais je n’aurais pensé, il y a cinq ans, vous dire aujourd’hui qu’on génère des millions et des millions de dollars de revenus sur nos scènes numériques. »

Ce nouveau marché « crypto » se présente néanmoins comme « une source de revenus supplémentaire pour les humoristes », assure M. Décarie.

On leur fait la proposition suivante : ‟Vous pouvez être sur scène, dans nos émissions de télé, dans nos canaux web, dans nos festivals, et là, vous pourrez être sur NFT.” On continue d’offrir à nos artistes ce qu’on appelle une plateforme 360 pour qu’ils puissent diffuser leur art.

Charles Décarie, président-directeur général du Groupe Juste pour rire

Sur l’impact environnemental

« Ça fait partie de nos valeurs d’être conscients de l’empreinte que ce genre de produits peut créer sur l’environnement. C’est pour ça qu’on a choisi Fanaply ; c’est l’une des seules plateformes qui ont éliminé les émissions résiduelles et elle nous a démontré qu’elle était carboneutre. »

Consultez le site de Galleria

Des bémols pour la musique québ’

IMAGE FOURNIE PAR LOCAL9

La toile NFT Des guitares et des robots, de Sébastien Desjardins

L’artiste et chroniqueur Joël Martel, qui infuse à peu près tous ses projets « d’humour et d’expérimentation », s’est prêté au jeu NFT de façon semi-ironique en mettant en vente la chanson Y a juste toi qui l’a.

La pièce a trouvé preneur pour 0,2374 ether, l’équivalent de quelque 500 $ au moment de la transaction et d’environ 1200 $ au moment d’écrire ces lignes. Satisfait de son investissement – la vente d’un NFT engendre un lot de dépenses dont on vous épargnera ici les technicités –, le musicien aurait tout de même souhaité que les enchères grimpent davantage. « Beaucoup de gens de mon entourage m’ont dit qu’ils étaient intéressés, mais presque personne ne connaissait cette sorcellerie », fait-il valoir.

Pourtant, sa communauté d’internautes est « variée et assez intéressée aux nouveautés, aux tendances, aux courants », note-t-il (et note-t-on).

Joël Martel explique avoir sondé les profondeurs « crypto » pour des motifs de « curiosité et de divertissement ». Il a découvert une occasion de donner à l’art une valeur « plus qualitative que quantitative ». « En musique, sur l’internet, surtout depuis 10 ans avec les réseaux sociaux, c’est beaucoup une histoire de nombre lorsqu’il s’agit d’évaluer la notoriété ou la pertinence d’une œuvre. »

Les NFT, croit-il, ont le potentiel de sortir la création de ce contexte et de ramener le modèle des galeries d’art, à la faveur des artistes et de leur liberté.

PHOTO TIRÉE D’OPENSEA

Le chanteur, humoriste et auteur Joël Martel a tenté l’aventure NFT.

C’est un peu de dire : ‟Regardez cette œuvre-là : oui, vous pouvez la voir tous les jours, l’entendre à la radio, mais dans le contexte des NFT, c’est comme si on l’accrochait à un mur et que les gens qui l’apprécient lui donnaient une valeur.”

Joël Martel, artiste et chroniqueur

Martin Véronneau, président de Local 9, agence de promotion radio et de relations de presse, reprend cette idée de galerie d’art.

« Pour moi, l’utilisation des NFT, c’est d’acheter une toile numérique, mais avec un penchant presque physique », explique-t-il. Lui-même possède un téléviseur qui fait foi de cadre numérique. Le jeton lié au JPEG ou au PNG revient à acheter l’œuvre d’art originale – certificat d’authentification à l’appui – plutôt que le « poster à la sortie du musée », illustre-t-il.

En avril dernier, l’entrepreneur a participé à un projet décrit comme « le tout premier NFT d’un artiste de la musique au Québec ». Il s’agissait en fait d’une toile de Sébastien Desjardins créée pour la pochette de l’album Des guitares et des robots, de l’auteur-compositeur-interprète Anthony Roussel.

L’opération n’a pas eu le succès escompté : un acheteur s’est manifesté, mais s’est désisté après avoir pris connaissance des frais connexes à la vente du jeton non fongible.

Les NFT ont beau avoir le vent dans les voiles depuis la vente ultra-médiatisée, en mars 2021, d’une œuvre de l’artiste numérique Beeple pour 69 millions US, le grand public québécois n’est peut-être pas encore tout à fait prêt, croit M. Véronneau.

PHOTO FOURNIE PAR CHRISTIE’S

Aperçu de l’œuvre numérique Everydays : The First 5000 Days, NFT de Beeple vendu 69 millions US par Christie’s

« J’ai appris un peu plus tard que, pour ce genre de projet là, tu dois avoir une communauté extrêmement forte et nombreuse. Il y a un code propre aux NFT, aux blockchains, à la crypto. Il y a encore une grande barrière à l’entrée. Ce n’est pas facile, même si c’est moins pire qu’avant. »

Le communicateur, pour l’instant, a davantage de questions que de réponses. Il serait tenté « éventuellement de plonger plus profondément » dans les possibilités des NFT avec des clients populaires comme 2 Frères, Marc Dupré, Corneille ou Anthony Kavanagh.

Est-ce qu’il y a un marché pour ces affaires-là au Québec ? Je ne sais pas. Si on était aux États-Unis, ce serait complètement différent. Ici, ça prendrait vraiment une vaste offensive médiatique et publicitaire.

Martin Véronneau, de l’agence Local 9

Or, Martin Véronneau n’entend pas baisser les bras. « La vérité, c’est que la pâte à dents est sortie du tube. No way qu’on retourne en arrière. C’est vrai pour les NFT, la blockchain et tout ce qu’il y a autour. »

Dans les prochains mois, il prévoit lancer une nouvelle maison de disques fortement tournée vers les nouvelles technologies et la philosophie NFT, notamment en ce qui concerne la rétrocession des droits d’édition. Le gestionnaire entend accompagner le public « une étape à la fois ».

Joël Martel, quant à lui, n’est pas tout à fait convaincu de poursuivre son expérience « cryptoartistique », notamment pour des considérations environnementales. Les NFT, à tout le moins, lui auront permis de réaliser un rêve, dit-il le plus sérieusement du monde.

« Je me suis fait pirater mon stock ! Il y a du monde qui ont fait des copies illégales de la toune et des mèmes que je vendais. Pour moi, c’est ça, la réussite en tant qu’artiste : se faire voler son art. C’est hot ! »

Joël Martel sur l’impact environnemental

« Le facteur environnemental me turlupine beaucoup. Il y a deux écoles de pensée et c’est difficile de se situer là-dedans. C’est vraiment divisé. Dans la même journée, un expert te dit : ‟Le nouveau fonctionnement d’Ethereum, ce n’est pas un problème”, et un autre écrit : ‟C’est la fin du monde.” Je n’aime pas les situations polarisantes, les controverses, ce n’est pas ma tasse de thé. S’il y avait une vraie mise à jour environnementale, une confirmation qu’il faut arrêter de virer fou, ça pourrait changer la donne. C’est un enjeu crissement pas tripant. »

Écoutez le NFT de Joël Martel