Chaque semaine, des journalistes des Arts de La Presse nous font le récit d’une anecdote vécue lors de la couverture d’un évènement culturel. Le plus grand malaise qu’ils ont ressenti, le moment le plus stressant d’une affectation, le spectacle le plus amateur qu’ils ont vu, l’entrevue la plus pénible, etc. Voici leurs témoignages. Bonne lecture !

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse
Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse
Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Marc Cassivi

Une femme attendait à l’étage du café Beaubourg, à Paris. La jeune trentaine, les cheveux de jais, le teint diaphane. « Maggie Cheung ? », lui ai-je demandé d’une voix hésitante. J’étais à Paris pour le tournage d’un film de Claude Miller, une coproduction franco-québécoise, et je devais rencontrer l’actrice d’origine chinoise en prévision de la sortie au Québec d'In the mood for Love, chef-d’œuvre de Wong Kar-wai. La jeune femme que j’ai accostée était bien d’origine asiatique… mais ce n’était pas Maggie Cheung. Je me suis confondu en excuses et je me suis assis à la table voisine. Une autre femme a gravi lentement l’escalier. La jeune trentaine, les cheveux de jais, le teint diaphane. La silhouette fluide comme une sculpture de l’Atelier Brancusi, situé à deux pas du café. Elle a tourné les talons et zieuté la sortie. « Maggie Cheung ? », ai-je tenté de nouveau en me levant de ma chaise. Elle a hoché la tête. C’était bien elle. Elle est venue s’asseoir devant moi, faisant dos à celle que j’avais bêtement confondue pour elle, cinq minutes plus tôt. Au milieu de l’entrevue, celle que j’avais abordée par erreur s’est arrêtée à notre table, et j’ai craint qu’elle ne dévoile à Maggie Cheung ma honteuse méprise. Heureusement, elle n’a pas dit : « Vous trouvez que toutes les Asiatiques se ressemblent, c’est ça ? » Elle a plutôt salué l’actrice, qu’elle connaissait déjà. Elle était elle-même cinéaste et voulait lui parler d’un scénario. Je les ai regardées toutes les deux parler une langue que je ne connais pas, soulagé, en me disant que décidément, elles ne se ressemblaient pas du tout.

Marc-André Lussier

PHOTO FRANK MASI, TIRÉE DU SITE DE SMPSP

L’acteur Nick Nolte, que l’on voit ici avec Robert Redford dans une scène du film A Walk in The Woods

Cela s’est passé au festival de Toronto, en 2002. Nick Nolte était en ville pour accompagner la présentation de The Good Thief, film de Neil Jordan, librement inspiré de Bob le flambeur, film noir classique de Jean-Pierre Melville. Une entrevue en tête à tête avec l’acteur figurait à mon programme en début de journée. Les gens responsables de la promotion avaient évidemment pris soin d’aménager dans un chic hôtel – était-ce l’ancien Four Seasons sur Avenue Road ? – une suite spécialement réservée pour les interviews. N’ayant strictement rien à cirer des convenances, pas plus que des consignes d’une machine de marketing qui tourne à plein régime au beau milieu d’un grand festival de cinéma, Nick Nolte a fait un peu dévier le programme. En arrivant à l’endroit désigné, j’apprends qu’en plus d’être le premier journaliste à le rencontrer au cours de la journée, je serai plutôt directement conduit à la chambre de celui qui fut cité aux Oscars trois fois. Visiblement encore sous les effluves d’une nuit trop courte, l’acteur, chemise grande ouverte et mèche ébouriffée, a plutôt décidé de m’inviter à le rejoindre… dans son lit ! Poussant même la gentillesse jusqu’à m’offrir un oreiller afin de rendre l’exercice encore plus confortable, Nolte a ainsi répondu à mes questions le plus simplement du monde, sans faux-fuyants, en chuchotant ses confidences d’une voix faible et graveleuse. Lui d’un côté du plumard, et moi de l’autre. Je ne me souviens toutefois plus s’il m’avait laissé le choix du côté gauche ou droit…

Josée Lapointe

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Leloup

Pour la sortie d’un album surprise de Jean Leloup en mai 2019, sa maison de disque avait organisé une séance d’écoute avec le chanteur. Une douzaine de journalistes, des photographes, des membres de son équipe, nous étions au moins 25 personnes réunies dans une pièce du complexe d’art contemporain L’Arsenal, à Montréal. Il y avait de la fébrilité dans l’air quand enfin Jean Leloup est arrivé. Lui-même semblait survolté. Dès le début de l’écoute, il arpentait la pièce d’un bord à l’autre, demandant qu’on refasse jouer la première chanson parce qu’il trouvait que le son était trop faible – « Plus fort, plus fort ! » –, faisant ses propres back vocals. Il interrompait par moments la musique pour répondre aux questions. « Je jase souvent avec la mort. Tous mes disques en parlent. Je n’y pense pas plus qu’avant », nous a-t-il dit à un moment donné. C’est là que j’ai osé poser ma première question, quand même intimidée. « Et qu’est-ce que tu lui dis, à la mort, quand tu lui parles ? » Court silence. « Attends un peu, pas tout de suite. J’ai envie de triper et j’ai encore plein de choses à faire. Des voyages, des belles choses à voir. » J’ai ajouté alors, dans un silence compact : « Et des tounes aussi, il te reste des tounes à faire. » Il m’a fixée longuement. Personne n’a dit un mot, j’ai senti que je rougissais, j’avais chaud. Ça y est, que je me suis dit, c’est foutu, il va tous nous planter là et ça va être de ma faute. Puis Jean Leloup s’est secoué un peu, comme s’il sortait d’un rêve. « OK, on écoute la prochaine chanson ! » Je n’ai pas posé d’autres questions de l’après-midi.

Alexandre Vigneault

PHOTO RÉMI LEMÉE, ARCHIVES LA PRESSE

René-Charles le jour de son baptême, en 2001, entouré de ses parents Céline Dion et René Angélil

Sur scène, Céline est impeccable, ne laisse rien au hasard. En entrevue ou en conférence de presse, elle peut provoquer des moments surréalistes… Comme ce jour de septembre 2002 où était dévoilée son étoile de bronze sur la « Promenade des célébrités », située devant l’ancien Forum. Bernard Landry, alors premier ministre du Québec, Sheila Copps, ministre du Patrimoine canadien, et Gérald Tremblay, maire de Montréal, avaient tous rivalisé de superlatifs pour évoquer sa trajectoire spectaculaire. Céline, à la veille de son premier séjour à Las Vegas, avait assuré le bon peuple québécois qu’elle ne le quittait pas et qu’elle souhaitait que son fils grandisse ici. Puis, voilà que René Angélil débarque, René-Charles dans les bras. Comme de raison, le petit s’est fait mitrailler par les photographes. Sans surprise, il s’est mis à pleurer. Le couple impérial du showbiz québécois a alors joué une saynète typique de cette authenticité mêlée de théâtre qu’il a pratiquée pendant des années. René, l’air contrit, a dit en résumé qu’il voulait faire une surprise à sa femme, mais que c’était une erreur. Céline, miséricordieuse, a posé la main sur celle de son mari et a clamé, solennelle : « Il est encore jeune, on va lui apprendre à gérer ses émotions. » Le petit prince n’avait pas 20 mois. Misère.

Luc Boulanger

PHOTO YVES RENAUD, FOURNIE PAR LE TNM

Céline Bonnier et Alexis Martin dans la pièce L’hiver de force de Réjean Ducharme, présenté au TNM en 2001

Au printemps 2001, je couvrais le lancement de saison du Théâtre du Nouveau Monde lors d’un 5 à 7 fort couru dans la salle de répétitions du TNM. J’étais en pleine conversation avec Alexis Martin, Céline Bonnier et Anne-Marie Cadieux, qui faisaient partie de la distribution de L’hiver de force, adaptation théâtrale du roman de Réjean Ducharme que Lorraine Pintal devait diriger en novembre de cette année-là. Sans crier gare, une jeune reporter d’un magazine télé à la mode, Flash pour ne pas le nommer, interrompit notre conciliabule pour réaliser son entrevue. Dans ces évènements, la télévision a toujours priorité sur les médias écrits, parce qu’on dispose de plus de temps pour faire nos reportages. Je m’apprêtais à quitter le trio lorsque Alexis Martin a dit à la journaliste qu’ils discutaient avec l’auteur… Devant son visage dubitatif, les deux actrices en ont rajouté : « Oui, oui, c’est Réjean Ducharme ! » J’ai joué le jeu une petite minute. Or, lorsque le caméraman est arrivé, j’ai allumé en même temps que le foyer de sa caméra : son reportage était en direct ! Je me suis éclipsé côté cour… en me disant que ce n’était peut-être pas l’idée du siècle d’interpréter le « fantôme » de la littérature québécoise à l’heure du souper à TQS. Et surtout, que je n’avais pas le talent de ce formidable trio de comédiens.