Les bars et les activités nocturnes sont associés à l’hédonisme, mais ils ont aussi un rôle social important pour certaines communautés marginalisées, ainsi qu’une grande valeur économique pour les villes comme Montréal. Explications.

Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Ici comme ailleurs, les bars et les boîtes de nuit ont historiquement participé à la libération des mœurs et permis à des gens considérés – à tort – comme en marge de se réunir, se conforter et s’émanciper.

À Montréal, en 1957, à une époque où l’homosexualité était encore un crime aux yeux de la loi, Armand Larrivée – alias La Monroe – est devenu un pionnier quand il a commencé à présenter des spectacles pour un public gai.

Consultez le site Mémoires des Montréalais

Dans le quartier Harlem, à New York, un défilé de mode tenu au bar Purple Manor en 1962 a contribué à la naissance du mouvement « Black Is Beautiful ».

Consultez le site de la BBC (en anglais)

Encore aujourd’hui – si on fait fi de la pandémie –, les boîtes de nuit permettent à des gens d’une même communauté de se réunir et de se sentir bien alors qu’ils peuvent se sentir mal à l’aise dans des lieux plus mainstream, souligne Jhessica Reia, chercheuse au Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) de l’Université McGill.

« C’est un espace pour être eux-mêmes et ensemble. Un lieu où ils peuvent avoir un sentiment d’appartenance. Depuis le début de la pandémie, beaucoup de gens de la communauté queer ont dit se sentir isolés », ajoute la membre du Conseil de nuit de l’organisme MTL 24/24.

Lisez l'article de la revue The Atlantic (en anglais)

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le Village gai de Montréal est le lieu de rassemblement de plusieurs communautés marginalisées.

La nuit est un espace sûr pour bien des gens qui se sentent marginalisés au quotidien. « Ils n’ont plus d’endroit pour se réunir, où ils peuvent se sentir eux-mêmes et où ils prennent soin les uns des autres », expose Jhessica Reia.

« Les boîtes de nuit favorisent l’ouverture d’esprit des gens qui les fréquentent », renchérit Mirik Milan, fondateur du mouvement international des maires de la nuit.

Il cite l’exemple des émeutes de Stonewall, qui ont eu lieu il y a un peu plus de 50 ans à la suite d’une descente dans un bar homosexuel de Greenwich Village. Plus près de nous, à Montréal, deux interventions policières ont ensuite forgé le mouvement de défense de la communauté LGBTQ+, celle au bar Truxx en 1977 et celle de 1990 au Sex Garage.

Si de tels évènements ont été tragiques, ils ont sensibilisé le grand public, souligne Mirik Milan, que nous avons joint à Amsterdam.

Heureuse évolution

Bien entendu, les choses ont changé. Au début de 2020, Mirik Milan a cosigné une étude dans Urban Studies où il démontre comment la perception des gens envers l’économie de la vie nocturne a évolué.

Historiquement, la nuit a été diabolisée et même associée aux forces de l’ordre. Heureusement, la gouvernance de la vie nocturne s’est beaucoup améliorée depuis 10 ou 15 ans.

Mirik Milan, fondateur du mouvement international des maires de la nuit

Mirik Milan a lancé le mouvement des maires de la nuit en étant élu à ce poste à Amsterdam, en 2012. « C’était un poste bénévole, précise-t-il. Il y avait du travail à faire pour créer des ponts entre les résidants, la Ville et les acteurs de la vie nocturne. »

« Certaines Villes ont tendance à opposer les résidants et les représentants de l’industrie nocturne et à leur demander de s’entendre, poursuit-il. C’est plutôt aux Villes de s’en occuper et de préserver la qualité de vie. Surtout que c’est bénéfique d’avoir une vie nocturne vibrante et attrayante. »

Pour le tourisme, l’économie, et pour la revalorisation de certains quartiers. Il ne croit par ailleurs plus à l’avenir des bars fermés le jour derrière de grandes portes noires dans un coin de rue sombre. Selon lui, il faut miser sur des lieux aux usages mixtes et multiples 24 heures sur 24. À Amsterdam, il a travaillé à la mise en place d’une sorte de permis multidisciplinaire qui ne se limite pas à une licence de bar.

PHOTO FOURNIE PAR MIRIK MILAN

Mirik Milan

Il a quitté son poste de maire de la nuit d’Amsterdam. Il a cofondé VibeLab, firme de consultation en gouvernance nocturne. « Il manque de recherches alors que c’est un secteur économique grandissant », fait-il valoir.

VibeLab a par ailleurs préparé un guide pratique intitulé Global Nighttime Recovery Plan afin d’aider les Villes à relancer leur vie nocturne et culturelle.

Consultez le site de Global Nighttime Recovery Plan (en anglais)

Selon Mirik Milan, la pandémie nous aura fait prendre conscience de l’importance de la vie nocturne dans nos vies. « Les rencontres spontanées sont importantes pour notre santé mentale. Croiser par hasard un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps, sortir pour un verre, mais finalement aller souper. [...] Cela apporte de l’ouverture et de la diversité à nos vies, alors que Facebook, l’internet et les algorithmes limitent nos pensées. »

Et Montréal ?

Dans une vidéo intitulée Les nuits de Montréal présentée en 2017 dans le cadre de l’exposition Scandale ! Vice, crime et moralité à Montréal au Centre d’histoire de Montréal, Gilles Latulippe rappelait à quel point la vie nocturne de Montréal a bonne réputation à l’étranger depuis longtemps.

Regardez la vidéo Les nuits de Montréal

À un moment donné, entre 1940 et 1960, il y avait 600 boîtes de nuit à Montréal. La scène jazz était reconnue. C’était avant l’âge d’or de Las Vegas et c’était déjà bon pour le tourisme. Ensuite, la ville de Montréal est devenue la reine du disco (comme en a témoigné le film Funkytown).

Montréal a une vie nocturne vibrante depuis longtemps, mais elle est en retard par rapport à sa gouvernance.

Jhessica Reia, chercheuse au Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises de l’Université McGill

En 2017, la mairesse Valérie Plante a fait la promesse électorale d’adopter une politique de la vie nocturne durant son mandat. En février 2020, la Ville de Montréal a ouvert un poste de commissaire responsable de la politique du bruit et de la vie économique nocturne, qui a été pourvu l’été dernier par Déborah Delaunay. Or, Montréal n’a pas de maire ou d’ambassadeur de la nuit comme à Amsterdam ou à Paris.

Jhessica Reia se réjouit de la tenue du premier Sommet de la nuit, organisé les 15 et 16 juin par le Service de développement économique de la Ville de Montréal. Mirik Milan sera l’un des conférenciers.

« C’est un bon départ, dit-elle. Plutôt que de contrôler et de réglementer la vie nocturne, il faut favoriser la cohabitation. »