À défaut de pouvoir lever un verre à sa santé, un geste qu’elle aimait tant faire, on soulignera ici sa mort en beauté. Parce que la beauté — celle du monde, du cinéma, de l’amour —, la beauté sous toutes ses formes, c’est ce qui a gardé Minou Petrowski en vie. Durant 89 belles années.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

L’animatrice est morte mardi au CHSLD St-Georges, à Montréal. Diminuée par sa santé chancelante depuis l’été dernier, Minou Petrowski a eu un AVC il y a deux semaines. La nouvelle de sa mort a été annoncée mercredi matin par sa fille, Nathalie. La journaliste et auteure, notre ex-collègue à La Presse, dit avoir « le cœur lourd », mais elle se sent aussi soulagée de savoir que sa mère ne souffre plus.

« Maman a toujours été pleine de vie, de désir et de coquetterie, confie Nathalie Petrowski. C’était une femme forte, résiliente, une résistante. Alors, de se voir perdre des facultés cognitives, comme la parole, de devoir chercher ses mots… ça la déprimait énormément. À la fin, elle était triste. »

La réalisatrice Léa Pool a beaucoup d’admiration pour l’ex-critique passionnée de cinéma qui est devenue, au fils des ans et des festivals, une bonne amie. « Minou allait au bout de ses convictions et se fichait des conventions. Elle écoutait toujours son cœur. On pouvait discuter des heures de cinéma ensemble. Si elle n’aimait pas un de mes films, elle me le disait. Mais toujours avec beaucoup d’amour. »

La quête d’identité

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Minou Petrowski, vers 1990

Minou Petrowski est née le 11 octobre 1931. Elle a grandi dans une clinique privée à Nice, où ses parents — des Juifs de Russie — l’ont placée en pension à la naissance… avant de l’abandonner pour de bon. « Ce sont les infirmières de la clinique qui lui ont donné son prénom [Minou], raconte Nathalie Petrowski. Son vrai prénom, sur son passeport, c’est… Georgette. »

Sans attache et coupée de ses origines, la petite Minou a passé son enfance dans le sous-sol d’une clinique de luxe sur la lumineuse Côte d’Azur, mais aussi « dans l’odeur de sang et d’éther ». Minou est exposée très jeune à la souffrance des autres. Son adolescence est ensuite marquée par la Seconde Guerre mondiale et par la peur, même inconsciente, qu’on découvre ses origines juives. Pour oublier la folie du monde, la jeune Minou découvre la puissance de l’imaginaire, de la fiction et de cette machine à rêver qui s’appelle le cinéma.

Après Nice, elle monte à Paris où elle va connaître l’existentialisme, le jazz et la vie de bohème dans le Saint-Germain de l’après-guerre. Elle immigre au Canada en 1957 avec son mari, André Petrowski. Nathalie, élevée les premières années par sa grand-mère paternelle, rejoint ses parents à Ottawa, où naît son frère Boris, en 1963.

Le couple s’installe ensuite à Montréal, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Après avoir publié des romans et travaillé, entre autres, comme maquilleuse sur des plateaux de cinéma, Minou Petrowski fait son entrée à Radio-Canada. Elle collabore à l’émission de télévision Femme d’aujourd’hui. Elle y reste 16 ans, tour à tour comme recherchiste, animatrice, réalisatrice et intervieweuse.

« C’était la star de la maison à Radio-Canada », se souvient l’auteure Carmel Dumas, qui a travaillé à Femme d’aujourd’hui à l’époque.

Minou avait un côté très européen, rive gauche, avec sa chevelure noire foncée à la Juliette Gréco, un style qui l’a aidée à lancer sa carrière dans les médias. Elle était aussi très généreuse et loyale avec ses collègues, dont les plus jeunes qu’elle encourageait sans cesse. Je n’oublierai jamais son sourire, celui d’une femme qui a tant savouré la vie.

Carmel Dumas

Minou Petrowski fait ensuite le saut à la radio, en 1981, avec l’émission quotidienne Les belles heures. Elle reste à Radio-Canada jusqu’en 2003, année où elle fait ses adieux à la Croisette, après avoir couvert 22 éditions du Festival de Cannes. Elle revient à l’écriture pour publier ses mémoires en 2008, sous le titre Prends-moi dans tes bras. Six ans plus tard, elle publie un récit d’autofiction, Faut pas pleurer pour ça.

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Prends-moi dans tes bras, de Minou Petrowski

Cannes et l’art des entrevues

Franco Nuovo a bien connu Minou Petrowski à l’époque où il était critique de cinéma au Journal de Montréal. Ils ont couvert ensemble 15 années de suite le Festival de Cannes, où ils ont réalisé des centaines d’entrevues.

« Avec Pierre Bourgault, Minou est la personne qui m’a le plus influencé dans le métier, confie Franco Nuovo. Elle m’a beaucoup appris sur l’art d’interviewer des personnalités. »

Elle savait comment décrocher des entrevues avec les plus grandes stars françaises. Minou pouvait les mettre tout de suite à l’aise et en confiance. Elle avait le don de séduire son interlocuteur et d’installer un climat d’intimité, même avec des stars pas faciles d’approche, comme Gérard Depardieu, Jean-Claude Brialy ou Christophe Lambert.

Franco Nuovo

En entrevue avec le Devoir à l’occasion de la parution de ses mémoires, en 2008, Minou Petrowski a parlé de son expérience cannoise : « Je ne me voyais pas comme une journaliste, mais comme une personne qui jouait dans un scénario de fiction avec les gens que j’interviewais. Auprès d’eux, on dirait que ma quête d’identité trouve un sens. »

« Minou était habitée par le cinéma. Elle était une planète qui gravitait dans la constellation d’étoiles à Cannes », illustre Christiane Charette, qui a coanimé avec elle l’émission Double expresso, en 1990. « Nous étions en direct les samedis après-midi au studio 24 de Radio-Canada et on aimait parfumer le café de brandy avec nos invités. Pour moi, Minou est avant tout une artiste, quelqu’un de totalement libre qui se définissait à partir de son prisme, de sa vision du monde. Et les auditeurs l’aimaient beaucoup. Parce que Minou restait toujours elle-même, en donnant sa couleur à son métier. »

La relation de Minou Petrowski avec sa fille était aussi forte et passionnée que leurs personnalités respectives. « J’ai souvent dit que j’ai eu une grande sœur, une amie, une complice, mais je considère que je n’ai pas vraiment eu de mère, dit Nathalie Petrowski. Elle n’a pas été très présente à la maison. Tout le contraire de la mère surprotectrice que je suis devenue. »

Toutefois, Minou Petrowski a laissé un précieux legs à sa fille : elle lui a donné le goût de l’écriture et du journalisme écrit. « Enfant, je voyais ma mère s’enfermer dans son bureau pour écrire des livres. Maman avait une très belle plume, elle aurait pu faire une grande carrière littéraire… si elle n’avait pas été plombée par le doute, l’insécurité. Ma mère a longtemps craint le rejet, à cause de sa blessure d’enfance, de sa peur de l’abandon. Au fond, elle avait besoin de séduire pour se sentir exister dans le regard des autres. »