Bien sûr, il y a eu Lady Gaga et Jennifer Lopez. Mais c’est une jeune poète de 22 ans, Amanda Gorman, qui a ébloui le monde mercredi lors de l’investiture du 46e président des États-Unis, et cela, en moins de six minutes.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Je ne sais pas si la poésie devrait fricoter avec le pouvoir, mais je sais que lorsque le pouvoir respecte la poésie, il y a de quoi être un peu rassuré. Je pensais à tort que c’était devenu une tradition lors de cette cérémonie, mais il n’y a eu en fait que six poètes invités lors de l’investiture d’un président, et cela, pour quatre présidents seulement, tous des démocrates : Robert Frost pour John Kennedy, Maya Angelou et Miller Williams pour Bill Clinton, Elizabeth Alexander et Richard Blanco pour Barack Obama… et Amanda Gorman pour Joe Biden.

PHOTO PATRICK SEMANSKY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Amanda Gorman a récité un poème qui a ébloui le monde à l’occasion de l’investiture de Joe Biden.

Mais mercredi, non seulement Amanda Gorman est devenue le plus jeune poète à recevoir cet honneur, mais aussi elle a dû livrer son poème dans des circonstances inédites. Entourée de gens masqués, sans la foule habituelle en raison des menaces sanitaire et terroriste, mais devant les yeux de millions de téléspectateurs, dans un pays plus fracturé que jamais. Ce qu’elle a fait avec un panache incroyable et une grâce absolue.

Après quatre ans d’horreur, d’indécence et de mauvais goût sous Trump, tant de beauté et de dignité dans des circonstances aussi tendues avaient quelque chose de presque aveuglant. Je n’étais pas prête. C’est une autre tragédie de cette présidence : elle a fait de l’ombre à ce qu’il peut y avoir de beau.

J’ai écrit à Thomas, mon ami américain, professeur spécialisé dans les littératures francophones à New York, pour savoir s’il la connaissait, mais il ne l’avait pas remarquée avant que la future première dame, Jill Biden, qui l’avait déjà vue réciter, ne la choisisse pour l’investiture. « DOCTEURE Jill Biden », corrige-t-il, pour rappeler la formation de celle qui ne sera certainement pas une décoration à la Maison-Blanche.

Amanda Gorman, native de Los Angeles, élevée par une mère prof et cheffe de famille monoparentale, qui aurait souffert de bégaiement comme Joe Biden, est une artiste engagée pour qui la poésie est une arme radicale de changement social, première lauréate du concours National Youth Poet lorsqu’elle était étudiante à Harvard. Elle a publié un recueil en 2015, The One for Whom Food Is Not Enough, et publiera deux autres livres en 2021 qui vont certainement cartonner. Et elle aurait aussi dit en entrevue qu’elle veut se présenter à la présidence en 2036…

Devant les caméras, elle avait un port princier et annonçait ses couleurs : « Nous sommes les successeurs d’un pays et d’un temps/où une maigre fille noire/descendante d’esclaves et élevée par une mère seule/peut rêver de devenir présidente/et se retrouver à réciter pour l’un d’eux. » (C’est mon humble traduction spontanée, je vous invite fortement à aller lire le poème dans sa version originale.)

En récitant sans faillir son poème The Hill We Climb (La colline que nous gravissons), qu’elle a révisé et terminé dans l’urgence après l’assaut meurtrier contre le Capitole, elle avait pour mission d’aborder l’unité et l’espoir, mais elle n’a pas fait abstraction des maux graves qui affectent son pays, « une nation qui n’est pas brisée, mais qui n’est simplement pas terminée », a-t-elle dit. « Nous avons vu une force qui préfère briser notre nation plutôt que de la partager/Qui veut détruire notre pays si cela signifie freiner la démocratie/Et cela a failli réussir/Mais si la démocratie peut périodiquement être freinée, elle ne peut jamais être définitivement vaincue. »

Vêtue d’un superbe manteau jaune qui s’harmonisait aux bijoux dorés dans sa chevelure traversée d’un bandeau rouge vif, ses mains papillotaient sur ses mots lancés dans le pur rythme du spoken word. Elle portait à sa main une bague montrant un oiseau en cage en hommage à Maya Angelou, qui a intitulé le premier tome de ses mémoires I Know Why the Caged Bird Sings (Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage), l’une de ses inspirations, sachant ce qu’elle lui doit, elle qui se considère comme l’héritière des écrivains afro-américains, eux-mêmes héritiers de ceux qui ont brisé leurs chaînes. Ses bijoux lui avaient été offerts par Oprah Winfrey, qui a écrit après sa performance : « Je n’ai jamais été aussi fière de voir une autre jeune femme s’élever. Maya Angelou applaudit – et moi aussi. »

Et c’est par ces mots d’espoir, qui sont instantanément devenus des citations virales sur les réseaux sociaux en même temps qu’a explosé le nombre de ses abonnés, qu’elle a fini de nous couper le souffle : « Car il y a toujours de la lumière, si seulement nous sommes assez courageux pour la voir, si seulement nous sommes assez courageux pour l’incarner. » (For there is always light, if only we’re brave enough to see it. If only we’re brave enough to be it.)

Mais sans les poètes comme Amanda Gorman, il serait peut-être impossible d’ouvrir les yeux. Car par sa seule présence mercredi, et par ses mots, elle a été cette lumière.

Écoutez Amanda Gorman livrer son poème (en anglais)