Bon nombre de librairies ont réussi à sauver les meubles cette année grâce à la vente en ligne. Mais qu’en est-il des boutiques consacrées aux livres et aux disques d’occasion, qui n’ont pas forcément les moyens de se payer des plateformes commerciales numériques ? La situation apparaît très contrastée, surtout que d’autres paramètres, comme des travaux ou des fermetures de rue, sont venus brouiller les cartes. Nous avons sondé quelques-uns de ces sympathiques commerces.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Les besoins de lecture, d’écoute de musique et de visionnement de films n’ont jamais été aussi grands, et le commerce en ligne n’a jamais été aussi florissant. Du bonbon pour les grandes chaînes de librairies aux sites web bien rodés. Mais comment s’en sortent les bouquinistes et les disquaires dont la clientèle est plutôt du genre à fouiner dans les rayons plutôt que par navigateur ? Eh bien, ce n’est pas tant une histoire d’horreur, mais la lecture de la situation diverge beaucoup d’une enseigne à l’autre.

À la librairie l’Échange, établissement de l’avenue du Mont-Royal spécialisé dans les livres, les disques et les films d’occasion, on a observé une baisse des ventes, proportionnelle à la réduction des heures d’ouverture, mais aussi liée à un effet indirect de la pandémie : le tarissement du tourisme.

Les achats ont eux aussi dégonflé, la librairie acquérant habituellement une centaine de livres par jour, selon Étienne Charbonneau, propriétaire du magasin. Mais ce dernier pointe aussi la fermeture de l’avenue à la circulation, qui a compliqué l’accès aux particuliers en véhicule. Est-il temps de miser sur la circulation numérique ? « On le développe très bien, en mettant certains livres ou disques vinyle sur les réseaux sociaux. Mais même avant la pandémie, on a toujours voulu garder le contact humain, que les gens viennent en boutique. Pour nous, c’est un statement », annonce M. Charbonneau.

À quelques coins de rue de là, le disquaire Beatnik en a gros sur la patate. Ici aussi, on a été privé de l’afflux de touristes estivaux, attirés par festivals et évènements, qui pesait lourd dans la balance. Mais ce sont surtout les travaux dans la rue Saint-Denis ces dernières années qui sont fustigés.

Je ne dirais pas que notre situation est aussi mauvaise que les hôtels, restaurants et bars, mais on attend encore d’être aidés par la Ville de Montréal. Ce n’est pas une année affreuse, mais si le gouvernement fédéral ne nous avait pas donné d’argent, je serais fermé.

Nick Catalano, propriétaire du disquaire Beatnik, à Montréal

Sur la Rive-Sud, la Librairie de la Montée connaît des hauts et des bas, mais se trouve globalement sur une pente descendante. « Nous avons eu une fermeture de plus de deux mois au printemps. Dans les trois premières semaines après la réouverture, ça allait bien. Puis ça a baissé. Et là, encore plus depuis octobre », témoigne Joël Lefrançois, propriétaire du magasin de Saint-Hubert, qui estime avoir essuyé une diminution de 25 à 30 % de ses affaires. Parce qu’il est locataire des lieux, la situation a été délicate pour lui, n’ayant pu obtenir de soutien financier public pour aider à payer le loyer. En outre, étant seul, il ne peut assumer le fardeau de la gestion d’une vente en ligne.

Bonheur d’occasion

Certes, les ventes dans les boutiques d’occasion se sont érodées par endroits, mais le plaisir d’aller farfouiller dans les trésors cachés de ces icônes des quartiers ne s’est pas émoussé partout. Pour le disquaire L’Oblique, les choses ont marché droit.

« Les ventes ont augmenté cette année. Je vends un produit qui convient parfaitement au confinement ; écouter de la musique, ça se fait à la maison. Pour moi, c’est fantastique », se réjouit Luc Bérard, aux commandes de ce magasin du Plateau Mont-Royal depuis 1987. Il a pu compter sur sa clientèle fidèle, des connaisseurs férus de musique alternative et indépendante, et même récolter de nouveaux adeptes depuis la réouverture ayant suivi le premier confinement.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

L’année 2020 a souri au disquaire L’Oblique, rue Rivard, à Montréal, qui vend des vinyles et des CD d’occasion et neufs.

La vente en ligne ? Elle était déjà dans les plans, mais M. Bérard accélérera le tempo. « C’est vraiment une situation exceptionnelle, mais on a déjà vécu des changements importants, comme l’arrivée du CD », conclut le propriétaire de L’Oblique.

Mettons le cap rue Saint-Hubert, où la librairie Parenthèse n’a jamais aussi bien porté son nom. Après des « années de misère » liées aux travaux sur la Plaza, Jonathan Roireau comptait sur 2020 pour remplumer son commerce. La COVID-19 est arrivée sans crier gare, mais n’a pas tant écorné les pages du cahier des ventes. « Même si ce n’est pas représentatif à cause des travaux, je pense qu’on a tout de même eu une bonne année », évalue-t-il.

Comme il avait déjà affûté sa vente en ligne au cours des rénovations de l’artère, cet atout fut fort utile dans le cadre de la pandémie. « C’était nécessaire durant les travaux, autrement on aurait fait faillite 10 fois. Pendant les deux mois où nous avons été fermés au printemps, nos ventes en ligne ont explosé, mais ç’a été problématique », se souvient le bouquiniste, expliquant que Postes Canada était incapable de suivre le rythme. « J’ai vendu énormément, mais j’ai dû rembourser la moitié, les colis étant arrivés des semaines, voire des mois plus tard », dit celui qui recourt aux réseaux sociaux, à Amazon, eBay et Discogs pour ses ventes.

Touche-à-tout

Dans un climat 2020 anxiogène, les clients ont-ils développé des inquiétudes par rapport aux livres et aux disques d’occasion manipulés par d’autres paires de mains avant eux ? Pas du tout, répondent en chœur les commerçants, qui appliquent tous les règles de quarantaine et de lavage des mains. « On a toujours fait une quarantaine, même avant la pandémie. Par le passé, nous étions tenus de mettre les documents de côté pendant 14 jours, et on a gardé cette habitude », explique Étienne Charbonneau, de l’Échange.

« On inventorie tous les livres, et cela peut prendre plusieurs jours avant qu’ils se retrouvent à vendre, il y a donc une quarantaine qui se fait naturellement », complète M. Roireau, de la librairie Parenthèse.