Meeker Guerrier coanime depuis le 24 août, en compagnie d’Anne-Élisabeth Bossé et de Richard Turcotte, l’émission du matin de Rouge FM, On est tous debout. Discussion avec l’ancien chroniqueur sportif de Tout un matin, à Radio-Canada, sur la diversité dans les médias et la réponse des athlètes au mouvement Black Lives Matter.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu l’écrivais en début de semaine sur Facebook : tu es un fils d’immigrants haïtiens qui a grandi dans le quartier Parc-Extension à Montréal et qui rêvait d’avoir une tribune médiatique, sans trop de modèles auxquels aspirer lorsque tu étais jeune. C’est à ton tour de contribuer au mouvement d’émulation ?

Meeker Guerrier : C’est une réflexion que j’ai eue dernièrement, avec tout ce qui se passe. Ça fait seulement cinq ans que je suis dans le métier [il a travaillé auparavant en marketing, en publicité, en gestion multimédia, etc. ]. Mais quand j’étais jeune, je voulais être Bernard Derome ! C’est sûr que t’es conscient que t’es noir et que t’es différent. Ça ne veut pas dire que tu es obligé d’être un militant ou un porte-étendard. Ma seule présence dans les médias témoigne de quelque chose. J’en parle un peu plus, je nomme les choses depuis que Patrick Masbourian m’a demandé, à l’émission du matin à Radio-Canada, si je m’étais déjà fait arrêter sans raison par la police et si j’avais déjà eu une conversation sur le profilage racial avec mes parents.

M. C. : La réponse, c’est oui…

M. G. : Bien sûr ! J’ai ri quand il m’a posé la question. Il y a des gens qui m’ont écrit pour me dire qu’ils ne savaient même pas que j’étais noir ! Ce n’est pas toujours simple de parler de ces choses-là. Il y a des gens des communautés noires qui te reprochent de ne pas assez en parler, d’autres qui trouvent que tu en parles trop. J’ai une amie du secondaire qui m’a écrit pour me dire que son fils de 10 ans, qui est métis, vivait déjà ces situations-là. Elle m’a dit : « N’arrête pas d’en parler, pour des jeunes comme lui ! » J’ai réalisé que juste voir mon visage à la télé, ça pouvait avoir un impact sur certains. Quand j’ai commencé à Radio-Canada, à RDI, j’ai demandé s’il y avait déjà eu un autre journaliste noir qui avait travaillé aux Sports et qui n’était pas un ancien athlète. On m’a dit que dans les années 80, il y en avait eu un. Wow ! UN Noir.

M. C. : Il y en a à peine davantage aujourd’hui…

M. G. : Quand on dit que les communautés noires ne sont pas représentées ou que ça manque de diversité dans les médias, ce n’est pas juste une question de couleur de peau. Moi, mes deux parents sont immigrants. Ça fait partie de mon expérience. Des gens comme moi – et je parle autant des Arabes que des Asiatiques –, qui ont l’expérience de l’enfant d’immigrants ayant grandi à Montréal, c’est un monde en soi. Ça vient avec un bagage qui est hyper riche et hyper drôle, qui te fait voir la vie différemment. Entre immigrants et fils d’immigrants, on se reconnaît. La mère italienne, c’est la mère haïtienne et la mère marocaine…

M. C. : Elles sont venues ici pour que leurs enfants aient un meilleur avenir.

M. G. : Exact. C’est ce que j’écrivais sur Facebook. Ce que ça veut dire pour le Meeker de 12 ans qui habite à Parc-Extension, quartier considéré comme l’un des plus pauvres au pays, entouré de gens qui viennent de partout, se voir dans les médias. Il y a Mont-Royal d’un côté et Parc-Ex de l’autre. Ils barraient les clôtures [sur le boulevard de l’Acadie] à l’Halloween, pour pas qu’on aille de l’autre côté ! Je dis toujours que j’ai grandi du bon côté de la clôture. Parce que j’ai eu la chance de connaître cet univers, sans jamais manquer de rien. Ce que j’ai écrit sur Facebook, c’était aussi pour dire aux gens des communautés noires : je suis là. Ce n’est pas parce que je n’ai pas fait tout le travail communautaire que beaucoup font – comme Fabrice Vil, par exemple, qui s’implique beaucoup – que je ne suis pas présent. Ça ne devrait pas être un sujet de discussion, la diversité dans les médias. Ça devrait aller de soi. C’est ça qui est dommage.

M. C. : Trouves-tu qu’on t’en parle trop ? Qu’on te ramène trop à ta condition d’homme noir, fils d’immigrants ?

M. G. : Non ! C’est moi qui en ai parlé. Si on ne me parlait que de ça, ça me dérangerait, mais ce n’est pas le cas. Je réalise l’importance et le privilège d’avoir une tribune.

M. C. : On dirait qu’on commence à peine à comprendre l’intérêt d’entendre dans les médias les voix de gens qui ont vécu des expériences différentes, qui ont des parcours variés, qui sont issus de groupes minoritaires, racisés, sexuels ou autres. Des gens qui perçoivent les évènements autrement que la majorité ou qui sont eux-mêmes perçus différemment par la majorité. Pour qu’il y ait une réelle pluralité des voix.

M. G. : Il faut qu’il y ait une diversité des points de vue, pas seulement de personnes racisées, mais de gens qui viennent de différents milieux socioéconomiques. On retrouve souvent dans les médias des gens qui sont du même « profil démographique ». Quand tu coches les cases, c’est souvent le même âge, le même niveau d’instruction. Je vis dans Hochelaga-Maisonneuve. Il y a ici une diversité qu’on ne retrouve pas ailleurs. Avec des voisins un peu plus poqués, on se parle d’égal à égal. C’est ça qui, pour moi, manque parfois dans les médias. C’est ce que je voulais dire sur Facebook dimanche. Mais une fois que c’est dit, je passe au prochain sujet ! RDS ne me propose pas de collaborer à sa couverture de la NBA parce que je suis noir, mais parce que je tripe basket.

M. C. : Parlons des deux ! Comment as-tu réagi à la grève des joueurs de la NBA au soutien du mouvement Black Lives Matter ?

M. G. : Ma première réaction, ç’a été d’être content de voir cette solidarité. Ensuite, je me suis quand même demandé si ça servait à quelque chose. J’en ai parlé avec des amis qui sont très conscientisés. Ce n’est pas parce que des gestes ne donnent pas de résultats immédiats qu’ils ne sont pas importants.

M. C. : C’est par la grève des joueurs de la NBA que mon fils a été informé de ce qui était arrivé à Jacob Blake [qui a reçu sept coups de feu dans le dos tirés par policiers au Wisconsin] …

M. G. : C’est une chose de sensibiliser, mais parfois, il faut faire des gestes concrets. C’est ce que les joueurs ont fait. Je me demande maintenant comment la NFL va réagir. C’est une ligue beaucoup plus conservatrice que la NBA, reconnue pour être progressiste. Ses propriétaires sont plusieurs à être proches des républicains et les joueurs ont moins de pouvoir que dans la NBA. Leurs contrats ne sont pas garantis. On l’a vu avec Colin Kaepernick [qui a été le premier à poser symboliquement un genou sur le sol, il y a quatre ans]. Les joueurs sont traités comme du bétail.

M. C. : Et que dire de la lenteur à réagir des joueurs de la LNH ?

M. G. : Les joueurs de la LNH sont dans une bulle, pas juste physiquement, mais socialement ! C’est décevant, mais est-ce surprenant ? Non. Je préfère qu’ils ne fassent rien plutôt que de seulement le faire pour se donner bonne conscience. Peut-on leur en vouloir de ne pas s’engager politiquement ? Les joueurs sont blancs, les propriétaires sont blancs, le public est très majoritairement blanc. Ils ont un peu manqué le bateau, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire.

M. C. : Les joueurs de hockey sentent peut-être que tout ça ne les concerne pas, mais c’est faux. La plupart des équipes de la LNH sont aux États-Unis. Ils ne peuvent pas faire semblant qu’ils ne sont pas au courant…

M. G. : On ne peut pas leur en vouloir de ne pas comprendre. Mais on peut certainement leur en vouloir de ne pas écouter.

NDLR : L’entrevue a été réalisée avant que le boycottage découlant de l’affaire Jacob Blake ne gagne la NFL et la LNH. La LNH a reporté ses matchs prévus jeudi et vendredi.