Pénélope McQuade, Rebecca Makonnen, Annie Desrochers et Geneviève Pettersen, quatre animatrices de radio parlée de Montréal aux parcours remarquables, mais distincts, se sont réunies avec La Presse pour une conversation sur leur métier, sur leur carrière et sur la place des femmes dans leur milieu. Compte rendu de cette table ronde, à l’aube de la rentrée radio.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Une majorité d’hommes sont aux commandes des micros des émissions de radio parlée. Quel regard posez-vous sur cette réalité ?

Geneviève Pettersen, Les Effrontés (QUB) : Je pense qu’on ne voit pas de femmes en radio parlée pour plusieurs raisons. D’abord, la façon dont les femmes sont considérées socialement. Depuis qu’on est toutes petites, on accepte moins bien une fille qui a des idées fortes. On se fait dire de ne pas dépasser, de rentrer dans le rang, et on nous valorise pour beaucoup d’autres aspects que nos idées. Donc c’est beaucoup plus difficile pour les femmes de développer une pensée critique et des opinions fortes et assumées dans ce contexte-là. L’autre raison, c’est qu’il y a en ce moment un changement de garde chez les patrons de radio, un désir de la part des diffuseurs de mettre des femmes de l’avant, mais qu’il reste difficile d’en trouver.

Rebecca Makonnen, On dira ce qu’on voudra (ICI Première) : Ça reste difficile d’en trouver parce qu’il y a aussi un problème de confiance en soi. Depuis le début d’On dira ce qu’on voudra, notre directrice dit qu’on est vraiment champions en termes d’équité. Mais on s’est rendu compte qu’il y avait un problème de confiance. C’est fou comme les gars n’ont aucun problème à parler à travers leur chapeau, mais pas les filles. Elles se demandent toujours si elles sont la bonne personne, la meilleure personne.

Annie Desrochers, Le 15-18 (ICI Première) : La fille a un postdoctorat et va nous dire qu’elle peut nous orienter vers un collègue ! Ça arrive tout le temps.

RM : Aussi, il est faux de penser que des femmes au pouvoir ou à la direction vont engager des femmes. Tout comme un jury paritaire ne va pas garantir une sélection paritaire. On a encore des biais.

Croyez-vous que cela s’explique aussi par le fait que certains dirigeants de station croient que les gens ne seront pas à l’écoute si c’est une femme qui parle ?

Pénélope McQuade, Pénélope (ICI Première) : Je ne peux pas en parler, car mon créneau est historiquement un créneau de femmes. C’est pour ça aussi, je pense, qu’on a le succès qu’on a. Je suis dans une lignée de femmes. Et je crois aussi que c’est une décision de grille. S’il n’y avait pas eu un Patrick Masbourian le matin et que c’était une fille à sa place, ils n’auraient pas mis une fille en mi-matinée.

RM : D’ailleurs, à l’émission du matin et, je pense, à l’émission du retour à la maison aussi, la chronique culturelle, ce sont toujours des femmes. On dirait que c’est ancré, que les femmes doivent parler de culture.

AD : Dans mon créneau, en tout cas, il n’y avait pas eu de filles depuis la fin des années 60. Pour moi, c’est une grande fierté d’être la première depuis la Révolution tranquille à occuper le créneau du retour à la maison.

Comment s’explique-t-on qu’il y ait encore aujourd’hui si peu de femmes dans ce créneau ?

AD : Parce que c’est de l’information. Je crois sincèrement qu’on a pensé que les femmes ne sont pas capables de parler de l’information. Quand je suis arrivée, il y avait cette idée comme quoi une fois que j’allais arriver à l’émission de l’après-midi, on allait avoir plus de femmes à l’écoute. C’était quasiment une fierté de voir que ce n’était pas le cas. Et là, ça devient un problème, c’est même le contraire : on est à 60 % de gars qui écoutent l’émission. Donc ceux qui pensent que des femmes qui font l’info ne seront pas capables d’intéresser des hommes qui écoutent l’info, vous vous trompez.

PM : Je n’en reviens pas que tu sois la première femme depuis si longtemps.

RM : Et moi, je suis la première femme de couleur à animer une quotidienne à la radio. C’est arrivé en 2016.

GP : Je ne pense pas que le fait que ce soit un animateur ou une animatrice, ça change quelque chose à l’émission, mais je crois que ça change quelque chose par rapport à la crédibilité. Je pourrais dire exactement la même chose que mes collègues masculins et ce ne serait pas pris autant au sérieux par bien des gens.

PM : Je me rappelle, avec Sylvie Lauzon, on commençait [dans À deux c’est mieux] et on nous disait qu’il fallait faire attention avec nos voix, parce que les voix de femmes, c’était comme si les gens entendaient leurs mères le matin qui leur hurlent de se réveiller. On se demandait si on était si agressantes que ça. On nous disait que les gens ne sont pas habitués à entendre à la radio des femmes qui parlent. Je me rappelle un jour, j’étais vraiment lendemain de veille et sur le slow motion, et on est venu me dire : « C’est ça ! C’est ce qu’on veut ! » Je n’étais physiquement pas bien, mais c’est ce qu’on voulait parce que j’avais ma « voix de plancher pelvien ».

Est-ce que la maternité a déjà eu un impact sur votre carrière ? Que ce soit dans vos choix ou ceux de vos patrons à votre égard ?

AD : J’ai cinq enfants. J’ai eu de la chance, je n’ai jamais senti que je ne pouvais pas mener maternité et carrière en même temps.

GP : Mais aurais-tu pu faire l’animation le matin avec ta famille ?

AD : Si j’avais voulu, j’aurais pu. Et ils ont un père, ces enfants-là ! Même quand j’animais le soir, les gens me disaient : « Mais comment tu gardes tes enfants ? »

GP : J’ai trois enfants. Le truc qui revient toujours, c’est le jugement que je mets ma carrière avant ma famille. C’est le préjugé contre lequel je me bats le plus. Mais je pense que ce serait hypocrite de dire que quand tu es une femme dans les médias et que tu as des enfants, ce n’est pas un frein. Je pense que c’en est un. Et c’est aussi peut-être un frein au niveau des diffuseurs qui se disent qu’on n’est pas aussi disponibles si on a des enfants.

AD : J’ai déjà eu une gestionnaire qui m’a parlé d’une occasion et m’a dit qu’on ne me l’avait pas offerte parce qu’avec ma situation familiale, on n’avait pas voulu m’en ajouter. Je lui ai dit que la prochaine fois, avant de prendre des décisions comme ça, il faudrait m’en parler.

PM : Je pense que tu sois mère ou pas, ça joue dans la carrière. Je me suis fait dire que j’ai mis ma carrière avant ma famille. Je ne pense honnêtement pas que j’aurais eu ma carrière avec des enfants. Je ne serais pas où j’en suis aujourd’hui. Je n’ai fait que des quotidiennes, à la radio ou à la télé, de soir, de jour. Mais j’ai fait des spot checks dans ma carrière, pour être vraiment sûre que je n’en voulais pas. J’en aurais fait sinon. Je n’ai pas choisi ma carrière avant, mais je me suis pitchée dans ma carrière parce que je ne voulais pas d’enfants.

AD : Mais pourquoi est-ce qu’on est en train de parler de ça ? Parce qu’on est des femmes. J’en ai assez de me justifier sur mes choix de vie, mon mode de vie. Et d’un autre côté, j’ai une voix qui me dit de le faire et qu’à un moment donné, on n’en parlera plus. […] Quand je suis arrivée comme jeune reporter ici, les femmes à l’antenne n’avaient pas d’enfants. Dans mon imaginaire, je me disais que je faisais quelque chose qui n’était pas souvent fait. Je me suis demandé si ça fermait la porte sur l’autre affaire que j’aime le plus au monde, c’est-à-dire ce métier-là.

GP : Moi, Annie, c’est quand je t’ai rencontrée que je me suis dit que ça se peut, avoir des enfants et faire tout ça. Sauf qu’il ne faut pas tomber dans le piège de dire qu’on peut tout avoir, parce que ce n’est pas vrai. Il faut faire des sacrifices. Je ne veux pas projeter cette idée de la mère qui a une carrière et qui est tout le temps en contrôle.

AD : Mais je veux que des petites filles comme la mienne, qui a 11 ans et qui grandit dans un monde terriblement plus anxiogène que quand moi j’avais son âge, sachent que c’est possible.

Qu’est-ce que ça changerait qu’il y ait plus de femmes en radio parlée, au-delà du concept de parité ?

PM : Je pense que ce qui doit changer, ce n’est pas plus de femmes, c’est plus de diversité. Je pense que la question doit se poser beaucoup plus largement.

AD : Je pense que tu peux avoir plus de femmes, mais si ce sont plus de femmes qui viennent du même milieu, alors je préfère jaser avec un homme autochtone qui va m’amener un autre point de vue.

GP : Si la radio est le médium des gens, il faut qu’il y ait plus de gens qui représentent ceux qui l’écoutent. Je pense qu’on va avoir gagné quand on va arrêter de se demander ce qu’on pense des femmes à la radio, des gros sur les couvertures de magazines…

Croyez-vous qu’on se dirige vers ça ? Une société, un milieu radiophonique, où ces questions ne se posent plus ?

PM : Je ne pense pas que c’est le temps qu’on arrête de se poser ce genre de questions. C’est le temps d’en parler.

GP : Je crois qu’on est dans un tournant, mais je suis curieuse de voir l’autre bord de la courbe.

RM : Ça prend de la vision. Ça prend des gens qui vont se rendre compte qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait et qui amènent les choses ailleurs sur le long terme. Toutes les questions qu’on se pose en ce moment arrivent très, très en retard. On est tellement en retard.

GP : La crise médiatique n’aide pas non plus. Ils veulent de la relève, mais quand on cherche la relève, il y a l’enjeu de mener cette personne-là à rejoindre des gens. Je ne pense pas qu’on peut toujours prendre le temps de bâtir des talents.

AD : C’est dur, il faut faire ses classes, comme moi j’ai fait mes classes. Je suis allée en région, j’ai continué et ensuite, j’ai été prête.

PM : Il faut faire ses classes, mais aussi montrer aux jeunes femmes et aux gens issus de la diversité que c’est possible, pour qu’ils aillent étudier là-dedans. C’est ce qui est super important. C’est pour ça que je pense que taper sur ce clou-là encore quelques années est une bonne chose.

GP : En même temps, on dit de faire ses classes, mais la plupart des gens qui se retrouvent dans les médias, ce sont des gens qui sont souvent des personnalités publiques, des supervedettes. Quand tu cherches un chroniqueur ou une chroniqueuse, tu prends quelqu’un qui est déjà big, c’est rare que tu ailles chercher quelqu’un sur son divan. En tout cas, chez nous, ça ne marche pas comme ça. À un moment donné, il faut que ce soit rentable, c’est le jeu du privé.

Voyez-vous quand même du positif dans tout ça ? Des choses qui changent et qui ont changé ?

RM : Oui. De notre côté, on a toute la chance d’avoir du temps d’antenne. Avec ce pouvoir vient une grande responsabilité. Je me rends compte que j’ai le pouvoir de changer quelque chose. J’ai le pouvoir de faire quelque chose sur l’après-George Floyd, par exemple, de penser aux intervenants qui vont participer, de la façon d’amener le sujet. […] Du fait que je suis la première femme noire dans ce rôle, je sais que je peux amener quelque chose de différent. Une voix comme la mienne, il n’y en avait pas avant.