Avec deux émissions radiophoniques à ICI Première, créées durant le confinement, Francis Legault ne chôme pas depuis cinq mois. Alors que le réalisateur célèbre ses 30 ans de métier, La Presse fait le portrait d’un homme de radio et de télévision qui carbure autant aux défis qu’au plaisir.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Francis Legault est un grand enfant de 53 ans qui rêve encore au père Noël. Dans le paysage médiatique québécois, c’est un électron libre qui gravite hors des lieux communs. Dans un métier où l’on confond souvent popularité et crédibilité, arrivisme et professionnalisme, Legault fait les choses à sa manière. Et pour les bonnes raisons.

Francis Legault a un style poli, une signature léchée, un rythme bien à lui (« molto moderato ») et un parcours unique, au long duquel il a fait un bout de chemin avec des personnalités comme Daniel Pinard, Anne Dorval, Marc Labrèche, Robert Charlebois et Gilles Vigneault. Tous ceux qui ont travaillé avec lui vantent son talent méticuleux, son instinct solide et son extrême sensibilité à la limite de la fragilité. Et pourtant, Legault est un bourreau de travail qui peut avoir 120 heures de matériel pour faire une série de 9 heures à la radio.

Depuis 30 ans, ce réalisateur à la radio et à la télévision a signé nombre de reportages et de séries radiophoniques (entre autres sur Charlebois, Vigneault, Tremblay et la chanteuse Barbara); des émissions hebdomadaires comme L’autre midi à la table d’à côté; des documentaires primés (Le goût du pays); des portraits intimes (Je vous salue Pinard); sans oublier des émissions de cuisine qui ont fait date (Les pieds dans les plats et À la di Stasio).

Le printemps dernier, tandis que la vie culturelle s’est brusquement figée, Francis Legault n’a pas chômé. Il a conçu une émission quotidienne à la radio animée par Marc Labrèche, Un phare dans la nuit, qui reviendra à l'automne en format hebdomadaire. Il a aussi eu l’excellente idée de ressusciter les radiothéâtres avec Au balcon d’ICI Première, qu’il coréalise avec Jocelyn Lebeau. « Au début de la pandémie, j’ai vu sur le web des Italiens chanter de leurs balcons pour divertir les voisins. J’ai pensé que la radio pouvait servir de grand balcon pour présenter des pièces, pendant la fermeture des théâtres », a expliqué le réalisateur en entrevue avec La Presse, cette semaine.

Dans l’ombre du sujet

Si vous ne connaissez pas le visage ni le nom de Francis Legault, c’est normal. Car ce dernier croit qu’un reporter (ou un réalisateur) ne doit pas faire ombrage au sujet d’un reportage. Au point de s’effacer derrière lui.

Je suis de l’école d’émissions culturelles, comme La vie d’artistes ou Les choix de Sophie, dans lesquelles le reporter préférait laisser toute la place au travail des créateurs.

Francis Legault

« Francis bouillonne d’idées ! », avance l’animateur René Homier-Roy, qui a connu Legault à l’époque où il faisait partie de l’équipe de C’est bien meilleur le matin. « Il est très sensible aux autres et il ne se met jamais de l’avant pour briller. Toutefois, on reconnaît immédiatement un reportage ou une émission signé par lui. Il travaille comme un orfèvre. Tout ce qu’il touche est empreint de douceur. »

Jusque dans ses choix de sujets. Là encore, le réalisateur ne fait pas les choses comme les autres. Plus jeune à la radio, il proposait déjà des reportages atypiques. Des chefs parisiens parlant d’un mets national, la poutine; l’ex-président Giscard d’Estaing qui se rappelait du charisme de Rose Ouellette (La Poune) sur scène; une expérience dans un temple zen bouddhiste au Japon; ou encore, les exercices de groupes d’aînés qui, chaque matin, font de la danse dans les parcs en Chine.

« Je me souviens d’une chronique de Nathalie Petrowski, raconte Legault. Elle critiquait mon reportage en Chine, car elle ne comprenait pas pourquoi j’abordais un tel sujet dans un pays où le régime ne respecte pas les droits de la personne ni la liberté d’expression. J’avais envie de lui répondre : ‟Ça, Nathalie, tu le sais déjà sans y être allée.” Je préfère montrer autre chose, comme le respect envers les personnes âgées en Chine et la place qu'on leur donne. »

De l’UQAM au Japon

Fils unique élevé à Laval-des-Rapides par des parents libraires, Francis Legault se passionne très jeune pour la lecture et l’écriture. À 19 ans, il entame des études au département des communications à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ayant passé son adolescence parmi les livres et les mots (il a travaillé dans la librairie de ses parents rue Ontario), le jeune homme se voit déjà écrire pour les journaux au Québec. Mais l’étudiant n’est pas fait pour la nouvelle… Au profil en journalisme, il propose entre autres un long article sur les adeptes de vampires, et un autre sur les saunas gais rédigé « au vous ». Rien pour tuer la une !

L’un de ses professeurs, la journaliste Armande Saint-Jean, lui confie que « son talent est trop d’avant-garde ». Dans 10 ou 15 ans, on allait peut-être le découvrir… Penaud et baccalauréat en poche, Francis Legault s’envole pour le Japon pour y enseigner, durant huit mois, le français et l’anglais. Avant de partir, Armande Saint-Jean lui conseille de proposer des chroniques à la pige à Radio-Canada. Ce qu’il fera pour l’émission de Michel Desaultels. Dès lors, il a un pied dans la boîte… Et Radio-Canada deviendra sa seconde alma mater.

Quand je suis arrivé à la radio de Radio-Canada, j’avais 23 ans. J’étais l’un des rares jeunes dans les studios et les corridors de la tour. J’ai longtemps été le ‟petit nouveau”. J’ai donc eu la chance de profiter de l’expérience de plusieurs collègues aguerris; des réalisateurs, des techniciens, des recherchistes et même de la directrice de la radio à l’époque, Louise Carrière.

Francis Legault

Francis Legault réalise alors le pouvoir évocateur de ce média électronique, celui de l’imaginaire, et son contact intime et privilégié avec le public. « J’adore passer de la radio à la télévision, dit-il, car je me nourris autant de l’un que de l’autre. Or, il y a plus d’audace à la radio. Les auditeurs se font leur propre cinéma. Ils ont l’impression de faire partie des reportages. J’ai déjà signé un reportage sur les nombreux chats de Pierre Foglia. Quelqu’un m’a dit : ‟Voyons, Francis, ce n’est pas radiophonique, on ne verra pas ses chats.” Je lui ai répondu : ‟Mais tout le monde va les imaginer.” »

Quelques années plus tard, Legault a rappelé l’ex-chroniqueur de La Presse pour l’inviter à L’autre midi à la table d’à côté, en compagnie du cinéaste Pierre Falardeau. Foglia, qui refuse toutes les demandes, a accepté parce qu’il se sentait en confiance. Au milieu de l’entrevue, Falardeau, avec son légendaire ton tranchant, s’insurge : « On sait ben, toi, Foglia, tu viens icitte parce que tu écris dans la grosse Presse, pis on est à Radio-Canaaadaaa ! »

Francis Legault se souviendra toute sa vie de la réponse de Foglia : « Non, Pierre, je suis là parce que c’est Legault qui réalise cette émission. Et il ne m’a jamais crossé. » «C’est l’un des plus beaux compliments qu’on m’ait faits dans ma carrière. Parce que je m’applique à ne jamais trahir les gens qui me font confiance. »

Des châteaux de sable

Lorsque Francis Legault propose ses projets à la direction de Radio-Canada, il a cette belle formule pour convaincre ses patrons : « Donnez-moi les paramètres de mon carré de sable. Et je vais vous faire un beau château de sable à l’intérieur. »

Selon son amie, la comédienne Anne Dorval, « Francis est un maître dans son domaine, un adulte mûr et expérimenté, mais il a besoin de prolonger son enfance. Il aime les fêtes, les traditions, les jeux, le sucre et les bonbons de toutes les couleurs. C’est un rêveur qui idéalise les gens au point que, parfois, il est à côté de la réalité. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Anne Dorval

« Quand mon fils avait 10 ans, je suis allée avec Francis visiter le parc thématique Harry Potter aux Studios Universal, à Orlando. Francis était aussi excité que mon fils d’arriver le premier dans les manèges ! », se souvient celle qui a coanimé avec Marc Labrèche la série radiophonique C’est le plus beau jour de ma vie. Et passé des instants magiques en compagnie du réalisateur. « On avait tous les trois un éternel sourire accroché au visage », dit-elle.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Labrèche

Aux yeux de Marc Labrèche, Francis Legault est très créatif : « Il a une approche unique, sensible, délicate, pour faire son métier. C’est un vrai artiste, au même titre qu’un auteur, un chanteur ou un acteur. Il a une élégance, une grande écoute et un respect des autres. Il est toujours capable de rebondir avec une nouvelle idée. »

PHOTO FOURNIE PAR TÉLÉ-QUÉBEC

Daniel Pinard

L’animateur Daniel Pinard abonde dans son sens : « Francis a un respect absolu des gens avec qui il travaille. Et il ne cesse jamais de s’émerveiller d’un projet à l’autre. Pour mon émission, il a réalisé des plans dans lesquels la moindre asperge devient une œuvre d’art ! Alors, imaginez ce qu’il peut faire avec des visages humains. »

Francis Legault, lui, veut simplement que les gens soient beaux à l’écran ou dans l’imagination du public. « Il y a assez de laideur dans le monde, je prends le parti pris de la beauté. Et j’essaie de bien comprendre les gens pour en extraire leur nectar. »

Bien sûr, en 30 ans de carrière dans un métier très exigeant, on a parfois pété sa « baloune ». « On m’a fait douter de l’existence du père Noël. Or, je veux garder la faculté d’émerveillement de mon enfance. Je ne vis pas dans un film de Walt Disney pour autant. J’aime simplement montrer ce qui est beau, et non pas ce qui retrousse. Quand j’aborde un sujet, j’essaie de ne pas avoir d’idées préconçues, pour rester frais et ouvert », conclut-il.

Comme un enfant qui attend (encore) le père Noël.

Son top 5 de L’autre midi à la table d’à côté

Falardeau et Foglia

« Le premier de la série, en 2005, avec les deux Pierre : Falardeau et Foglia. J’avais fait une entrevue chez Foglia à la campagne pour lui parler de ses chats. Et ç’a été extraordinaire ! J’aime beaucoup ce monsieur. On est aux antipodes dans nos modes de vie, mais ç'a cliqué. »

Anne Dorval et Patrick Huard 

« Le passage où Anne fait une envolée lyrique pour convaincre Patrick Huard de ne pas manger d’agneau parce que ce sont des petits enfants. Ça me fait encore rire à me plier en deux ! »

Nathalie Petrowski et Fabienne Larouche 

« C’est l’une des rares fois où j’ai pensé qu’une des deux invitées allait se lever et partir au beau milieu du repas. Il y avait des flammèches ! »

Richard Martineau et Marc Labrèche

« Je crois que Martineau m’a fait confiance, parce que souvent des collègues dans le milieu se plaisent à le ‟basher”. Et je lui disais : ‟Non, non, ce n’est pas du tout ça le style de l’émission.” »

Gilles Vigneault et Fred Pellerin

« Il y a différentes raisons de marier deux invités, dans ce cas, c’est bien sûr pour leur parenté d’esprit. L’émission a été à l’origine de mon film Le goût du pays, que j’ai réalisé en 2016. »

— Propos recueillis par Luc Boulanger

> Écoutez l’émission en rattrapage sur le site de Radio-Canada