La chanson Toxic de Britney Spears est mon ver d’oreille estival, et pas seulement parce qu’il y a une étrange campagne #FreeBritney voulant la libérer de la tutelle de son père. C’est que cet adjectif est constamment accolé au mot culture. La culture toxique est partout, et notamment dans le monde de la culture.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

En parallèle d’une vague de dénonciations où sont visés majoritairement des hommes (la fameuse « masculinité toxique »), cette culture toxique que l’on déplore dans les milieux de travail a été associée à plusieurs femmes puissantes récemment. Que ce soit dans cet affrontement où le conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal reproche à Nathalie Bondil d’avoir toléré un mauvais climat de travail, ou la gouverneure générale Julie Payette qui a fait l’objet d’une enquête de la CBC auprès d’employés, ou encore les jumelles Stratis, fondatrices du blogue Ton petit look, dépeintes comme des tyrans dans des témoignages de collaboratrices sur les réseaux sociaux, on se rend compte que l’environnement toxique devient un nouveau cheval de bataille de ce que certains appellent la « cancel culture ».

La plus récente à avoir été clouée au pilori est l’animatrice Ellen DeGeneres, la « reine de la gentillesse » en personne, celle qui nous demande d’être bons les uns envers les autres. Les rumeurs qui circulaient voulant qu’elle ne soit pas aussi gentille que ça dans la vraie vie ont pris une nouvelle tournure en juillet lorsqu’un article de BuzzFeed a fait état d’un climat de travail où régneraient la peur, l’intimidation, le racisme et le harcèlement de supérieurs, selon une dizaine de personnes interviewées qui ont travaillé avec elle. « Cette bullshit du ‟soyez gentils” existe seulement quand les caméras sont ouvertes, a confié l’une d’elles. C’est juste pour le show. »

PHOTO RICHARD SHOTWELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’animatrice Ellen DeGeneres

Il n’en fallait pas plus pour faire remonter des trucs pour lesquels elle a été critiquée, comme son amitié avec l’ex-président George W. Bush ou une vidéo publiée pendant la pandémie dans laquelle elle compare la distanciation physique à une prison, bien confinée dans sa luxueuse résidence, plutôt mal reçue et retirée depuis. Ellen DeGeneres en est maintenant aux messages d’excuse envers son personnel, et une enquête interne a été ouverte sur les allégations.

Je crois qu’il est dangereux de nos jours de faire de la gentillesse son image de marque. La débarque n’est jamais loin, parce que ce sont plutôt ceux qui vous entourent qui peuvent vous désigner ainsi, pas vous-même. Si on apprenait par exemple que Serge Denoncourt, le râleur en chef de Bonsoir bonsoir, est bête dans la vraie vie, on n’en ferait pas de cas. Mais si on apprenait que Chantal Lacroix ou Marina Orsini sont dans le fond méchantes, la déception serait certaine. N’oublions pas qu’il y a aussi ce deux poids, deux mesures pour les femmes, qui ont avantage à être fines quand elles sont en posture d’autorité. Ça n’empêche pas qu’elles puissent être toxiques comme n’importe qui.

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Chaque fois que sortent des histoires comme ça, je me demande comment se sentent les gens qui font brailler leurs employés quand ils vont se coucher le soir. Heureux ? Satisfaits ? Un peu coupables ? Font-ils de l’insomnie ou dorment-ils comme des bébés ?

Le mythe des supérieurs au gros caractère difficile qui nous pousseraient à nous dépasser a la vie longue. Dans des films comme The Devil Wears Prada ou Whiplash, par exemple. Mais pour ceux un peu masos que ça motive, il y en a combien que ça détruit et rend malades ?

À voir des têtes tomber, on a l’impression d’une véritable épidémie (encore une). Mais d’où viennent ces gens qui empoisonnent l’atmosphère de travail ? On a un début de réponse dans ce petit documentaire rigolo de John Walker, Assholes : A Theory (littéralement Trous de cul : une théorie), inspiré du best-seller du philosophe James Aaron, où l’on aborde cette question de la personnalité « trou de cul ». On doit comprendre qu’on ne naît pas ainsi, mais qu’on le devient. « Tel que je le définis, explique Aaron dans le documentaire, le trou de cul est cette personne qui s’octroie des avantages spéciaux dans la vie coopérative en se retranchant dans un sentiment d’être dans ses droits qui l’immunise contre les plaintes des autres. » Voilà peut-être une piste de réflexion dans la guerre de tranchées sur le port du masque.

« Le problème est que ces gens-là gagnent », m’a dit une amie. Ce sont eux qui accèdent aux plus hauts échelons, avec cette mentalité « qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs », les œufs étant les gens corrects ou moins ambitieux.

Il y a une phrase du philosophe Max Stirner, auteur de L’unique et sa propriété, qui me faire rire, parce que je la trouve méchante : « les pauvres sont coupables de l’existence des riches ». Elle me fait me demander si les gentils sont responsables de l’existence des méchants. Loin de moi l’idée de vouloir rejeter la responsabilité sur les épaules des victimes, mais j’aime réfléchir sur ce pourquoi nous endurons les comportements toxiques. Par exemple, lorsqu’un serveur dans un restaurant est bête et me donne un mauvais service, je suis incapable de taper du pied. Je me dis toujours que c’est peut-être une mauvaise journée, qu’il est débordé, et je donne quand même un pourboire de 15 %. Ce n’est pas parce que je suis gentille, mais parce que je n’aime pas les esclandres. Tout le contraire de ma mère, qui met son poing sur la table, ce qui me gêne terriblement. Mais ce faisant, est-ce que je n’encourage pas un mauvais service ?

C’est qu’à ne pas vouloir faire de vagues, les comportements toxiques prolifèrent et sont récompensés. Alors on ne doit pas s’étonner que les vagues de dénonciations déferlent maintenant comme un tsunami. Parce que ça finit par rendre méchants même les plus gentils d’entre nous, à la longue.