Depuis le début de la pandémie, les acteurs québécois n’ont jamais autant fouillé dans leur boîte à souvenirs. Dans cette série d’été, La Presse demande à des interprètes chevronnés de commenter leurs rôles marquants. Au théâtre, au cinéma et à la télévision.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

L’incandescente Élise Guilbault nous a souvent embrasés avec ses performances exceptionnelles. La comédienne estime que sa carrière est une course à relais, traversée par une série de grandes et inoubliables rencontres, d’André Brassard à Richard Blaimert, en passant par Bernard Émond. Elle aime parler de son métier en citant la formule de Jean Genet : « Un acteur est là pour nous enflammer, et non nous enseigner. »

Le premier rôle marquant 

« Leïla dans Les paravents, de Genet, dans la mise en scène d’André Brassard, présentée à Ottawa et à Montréal. C’est un immense et très important souvenir de mes débuts au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 1987. C’est une pièce politique et poétique, qui compte une distribution de plus de 20 interprètes, toutes les générations confondues. Avec Brassard, j’ai compris que le théâtre n’était pas uniquement un divertissement. Le spectacle a divisé le public. Chaque soir, au milieu de la représentation, plusieurs spectateurs sortaient de la salle en chahutant. Or, pour moi, Les paravents reste l’un des spectacles les plus réussis dans lesquels j’ai joué dans ma carrière. Bien qu’une partie du public n’ait pas adhéré à la proposition, dans la distribution, tout le monde y croyait et défendait bec et ongles les choix de Brassard. Personne n’a pensé une seconde à quitter le bateau. »

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Élise Guilbault en Leïla, « la reine des laides », dans Les paravents, de Genet, mise en scène d’André Brassard, présentée à Ottawa et à Montréal, en 1987

Le rôle que vous n’attendiez pas 

« Celui que j’ai joué dans Cap Tourmente, le beau film de Michel Langlois. Avant ce tournage, jamais je n’aurais cru faire du cinéma dans ma vie. Depuis ma sortie de l’École nationale, j’étais une actrice associée au théâtre. J’avais développé une belle complicité avec mon ancien professeur André Brassard. Le cinéma, ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas un visage assez intéressant pour l’exposer au grand écran. Puis un jour, sans jamais m’avoir vue jouer, Michel Langlois m’offre ce premier rôle dans Cap Tourmente, avec entre autres Andrée Lachapelle, Roy Dupuis et Gilbert Sicotte. À l’aube de ma carrière, Michel Langlois a été d’une importance cruciale pour la suite, car il m’a appris à pouvoir me regarder à l’écran telle que je suis. Chaque soir, le réalisateur m’invitait à regarder les rushs du tournage de la veille pour apprendre sur mon jeu, mon travail, mon expression du visage. Un exercice difficile qui m’a aidée à comprendre les forces et les faiblesses de mon instrument. Un acteur doit comprendre ce qu’il dégage à l’écran pour s’améliorer. C’est rare que je revoie les films que j’ai faits. Mais par hasard, je suis tombée sur la diffusion de Cap Tourmente récemment à la télévision. J’ai trouvé que le film, réalisé en 1993, a très bien vieilli. Et j’étais touchée de revoir Andrée [Lachapelle]. »

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En 1993, ses débuts au cinéma dans le film Cap Tourmente, de Michel Langlois, avec Roy Dupuis

Le personnage dont le public vous parle le plus souvent 

« C’est l’intense Estelle Poliquin, de la télésérie Les hauts et les bas de Sophie Paquin. L’humour de Richard Blaimert — que j’aime énormément — m’a réveillée de mes cendres. J’avais presque toujours joué des drames, et là, j’ai pu retrouver “mon clown”, comme dit Marc Brunet [Le cœur a ses raisons]. Je me suis sentie totalement libre avec un personnage complètement exalté ! C’est une rencontre importante avec un auteur et un genre d’humour. »

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Le personnage d’Estelle Poliquin dans la télésérie Les hauts et les bas de Sophie Paquin

Le rôle qui a fait grandir à la fois l’interprète et l’être humain 

« Jeanne dans La neuvaine. L’une des grandes choses dans ma vie, c’est de faire partie de l’univers de Bernard Émond — j’ai fait quatre films avec lui — et d’avoir été éclairée par la magnifique lumière [du directeur photo] Jean-Claude Labrecque [pour La neuvaine et La femme qui boit]. Le personnage aussi, comme femme, m’a inspirée. Au gré du vent, Jeanne sort de sa zone de confort, de son environnement, son milieu. Elle devient sensible à tout ce qui est beau, paisible, autour d’elle. Elle voit la beauté de la vie, de la nature, sans aucun artifice. Ça prend du courage pour tout laisser derrière soi et repartir à neuf. Or, il y a quelque chose de réconfortant dans ce personnage. Avec La neuvaine, comme dans ses autres films, Bernard [Émond] signe une œuvre extrêmement achevée. Jouer sous sa direction, c’est collaborer à une œuvre de fiction dans laquelle on touche de très près à la vérité de la nature humaine. »

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Dans La neuvaine de Bernard Émond, avec Patrick Drolet, en 2005

Le rôle qui vous a donné le plus de fil à retordre 

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Dans L’abdication au Théâtre de Quat’Sous. Élise Guilbault joue la reine Christine de Suède.

« La reine Christine de Suède dans L’abdication, de Ruth Wolff, mise en scène par ma sœur, Denise, au Quat’Sous (en 1998). Ce personnage de femme libre qui rêve d’un amour impossible (elle aime un pape marié…) a beaucoup de texte, de revendications, de souffrance, de larmes et de combats à mener dans la pièce. Il y a une phrase extraordinaire qui résume la solitude de cette reine. En la voyant malheureuse, son surintendant lui dit : “Mais le peuple vous aime… — Eh bien, qu’on le conduise dans ma chambre !” C’est un rôle précieux pour lequel j’ai dû travailler très fort. Par chance, j’étais dirigée par Denise qui m’a soutenue tout le temps. Et je jouais beaucoup au Théâtre de Quat’Sous, alors dirigé par Pierre Bernard. Ç’a été mon théâtre préféré, voire ma deuxième maison. J’allais dîner au Quat’Sous et j’aidais le personnel à coller des enveloppes pour le courrier. »

Le prochain rôle que vous avez hâte de jouer 

« J’ai joué dans Le roi se meurt à deux moments de ma carrière à environ 15 ans d’écart. Cette pièce d’Ionesco est très chère à mon cœur, une grande pièce que j’aime relire. J’ai incarné les deux reines aux antipodes : Marie (qui représente la raison, la vie) et la froide Marguerite (qui est la mort). Mais si je voulais aller au fond du fond de l’œuvre, j’aimerais bien faire une autre production pour jouer cette fois le roi Bérenger 1er, celui qui est confronté à la tragédie. J’aurais alors cette chance inouïe pour une comédienne d’avoir trois points de vue différents, trois angles, sur l’une des plus grandes pièces du répertoire mondial. »

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Élise Guilbault dans Le roi se meurt au TNM avec Jean-Louis Millette (à l’arrière) et André Montmorency