La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a annoncé lundi un investissement de 400 millions en culture, notamment pour les artistes de la télévision, du cinéma, de la musique, de la danse et du théâtre, entre autres en captation. Que penser de cette nouvelle annonce de déconfinement en culture ? Discussion avec le metteur en scène Serge Denoncourt, qui n’a jamais la langue dans sa poche.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu as réagi comment à l’annonce de la ministre de la Culture ?

Serge Denoncourt : Mal ! Je regardais ma télé et j’avais l’impression qu’on venait de s’en faire passer une… Mais c’est difficile d’expliquer aux gens qui ne font pas notre métier qu’on n’est pas contents d’une annonce de 400 millions.

M.C. : C’est difficile de critiquer une pluie de millions…

S.D. : C’est étrange parce que la lettre d’Olivier Kemeid demandait tout simplement une rencontre avec la ministre. Il expliquait qu’on n’avait pas très envie de faire des captations de notre travail. Mais la ministre aime beaucoup l’idée des captations et elle semble croire que c’est bon pour tout le monde. Ce n’est pas le cas. Ces sous-là, on en prendrait une partie, bien sûr, pour faire ce qu’on pense qu’il faudrait faire : des ateliers de recherche, une formation continue, etc. Si je voulais faire Arlequin (prévu cet été dans le cadre de Juste pour rire) en captation, ça prendrait trois mois de répétitions, des costumes, un décor. Ça couterait à peu près 500 000 $. Pour filmer ça une fois ? C’est tout ? Voyons donc ! Même moi, je trouve ça indécent. C’est de l’argent mal investi.

M.C. : Tu es conscient que bien des gens vont dire : « 400 millions de notre argent, c’est bien en masse. J’espère que les artistes ne vont pas se plaindre en plus ! »

S.D. : Je comprends que ça a l’air formidable, 400 millions ! C’est sûr que pour les contribuables, ça semble être une bonne nouvelle pour les artistes. Mais des millions pour des projets de captation pour le milieu des arts vivants, qui ne veut pas aller sur les plateformes numériques, c’est un show de boucane ! On demandait à la ministre de nous rencontrer. On a des solutions. Elle préfère son plan de captations qui ne peut pas s’appliquer au travail que nous faisons. On ne demande pas au restaurateur de vendre de la quincaillerie. 

En annonçant 400 millions, elle [la ministre de la Culture] nous piège. Si on se plaint, on a l’air d’enfants gâtés. Alors que cet argent ne va pas du tout aux arts vivants.

Serge Denoncourt

M.C. : Ce que j’entends beaucoup, en particulier dans le milieu théâtral, c’est : « Pourquoi on ne nous écoute pas alors qu’on a des idées ? »

S.D. : C’est ça. La ministre nous demande d’être créatifs, mais à l’intérieur de ses idées… Il y a eu de bonnes questions au point de presse auxquelles elle n’a pas pu répondre. Tous les acteurs qui avaient des contrats cette année vont-ils être payés ? La réponse, c’est non. Au début de la crise, elle a dit que tous les contrats seraient honorés. Ce n’est pas le cas pour les shows sur lesquels j’ai travaillé. Je parle de moi, mais c’est pareil pour tout le monde. Ça fait un an que je travaille sur différents spectacles, et on me demande de proposer de nouveaux trucs à la place. Excuse-moi, mais je n’en chie pas, des spectacles ! C’est pas parce qu’on va avoir des sous pour des captations que je vais avoir des idées pour déposer un nouveau projet en 48 heures. On nous demande d’effacer tout ce qu’on avait prévu et de refaire nos demandes de subvention. Moi, je ne suis pas du tout à plaindre, mais j’ai cinq shows annulés. Il y a plein de jeunes acteurs qui ne seront pas payés, pour qui c’est beaucoup plus dramatique.

M.C. : Toi, par exemple, pour les mises en scène que tu préparais, tu ne seras dédommagé d’aucune manière ?

S.D. : Je n’ai même pas été payé pour Mademoiselle Julie, qui était prête à être jouée ! Je suis un privilégié. Imagine de jeunes comédiens comme Mathieu Richard ou Kim Despatis qui devaient jouer dans Arlequin et d’autres pièces. S’ils ne font pas de théâtre, ils perdent leur année au complet. Lorsqu’ils n’auront plus droit à la PCU, ils n’auront plus rien. Je ne suis pas sûr que la ministre le comprend bien. Les 2Frères peuvent faire un show la semaine prochaine sur une scène de la Place des Arts et faire une captation. Mais pas Mademoiselle Julie ou Arlequin. On en a, des idées, mais on n’est pas consultés. Ils décident qu’ils le savent, eux, ce qu’il faut faire. La lettre que le milieu du théâtre a envoyée à la ministre la semaine dernière, elle ne l’a pas lue ? Elle en a été brusquée ? Ça ne l’intéresse pas ? On lui a demandé de nous rencontrer avant de prendre des décisions. Elle ne nous a pas rencontrés.

M.C. : Personne ?

S.D. : Personne. Je te le jure ! Elle n’a parlé à aucun des directeurs des grands théâtres de Montréal. J’ai fait le tour : Claude Poissant, Ginette Noiseux, Olivier Kemeid, Lorraine Pintal, David Laurin, Jean-Simon Traversy. Ils m’ont tous dit qu’ils ne lui avaient pas parlé.

M.C. : La ministre semble avoir fait une croix sur les arts vivants pour l’instant. Peut-être parce que les salles de spectacle risquent d’être les dernières à accueillir le public ?

S.D. : Ce que je veux que tu comprennes, c’est que si on nous dit que les salles sont fermées jusqu’en janvier, on va s’organiser. On va faire autre chose. On va écrire des pièces, on va faire des lectures, on va se préparer. On ne veut pas mettre en danger la santé ni de nos comédiens, ni de nos techniciens, ni du public. Mais on est en stand-by. Alors on se demande s’il n’y a pas une façon d’aider par une forme de PCU les artistes qui ne peuvent pas se replacer demain matin. Il n’y aura pas plus d’acteurs dans les séries et sur les scènes. Au contraire. La ministre semble avoir évité le plan d’urgence. Et pourtant, on va entendre : « De quoi ils se plaignent, les artistes ? »

M.C. : La stratégie du gouvernement, de ce point de vue-là, est efficace…

S.D. : C’est pour ça qu’on espère que les médias et ceux qui viennent voir nos spectacles ne vont pas tomber dans le piège ! Tout ça marche peut-être pour les films et les téléséries, mais pas pour la danse et le théâtre. Ils nous donnent des sous, mais on ne peut rien faire avec ! Il faudra le dire et le redire jusqu’à ce qu’on nous entende. On ne se plaint pas des sous ! On se plaint qu’on ne peut pas faire notre travail.

M.C. : On va te répondre que tu es « négatif » et on va te demander ce que tu aurais fait de mieux à la place du gouvernement, dans les circonstances. Comment convaincre les gens qu’il y a d’autres manières de faire ?

S.D. : Le gouvernement aime nous dire qu’on est donc créatifs et qu’on a donc hâte de nous revoir, mais il ne veut pas entendre nos idées ! Il y a eu plein de projets qui ont été mis sur la table. De vraies propositions artistiques. J’ai une idée de show dans la vitrine de l’Espace Go, d’autres ont des projets de déambulatoires ou d’ateliers à distance. Il y a plein de possibilités ! Sinon, dites-nous que tout est fermé, et on va être tranquilles et on ne vous fera pas chier. Mais ne nous demandez pas de faire Roméo et Juliette à deux mètres de distance, pour une captation ! Ce qu’on demande, c’est que cet argent-là puisse être investi autrement dans notre milieu. On ne se plaint pas plus que les autres. On ne trouve pas qu’on fait plus pitié que les autres. Mais quand on a dit aux gens de la construction qu’ils pouvaient retourner travailler, on ne leur a pas dit qu’ils allaient construire des frigidaires ! Ils font ce qu’ils savent faire. Le problème, c’est que ce qui est proposé ne correspond pas à notre réalité.