L’heure est à la réouverture, la chaleur se met de la partie, les lilas sont en fleurs, mais voilà, nous sommes confinés dans la douleur. Semaine 11 de la pandémie, ma belle-mère et amie Djo est morte sans crier gare. Non, pas de la COVID-19, mais le contexte n’a pas aidé. Elle traînait depuis quelques années un problème de santé qui s’est aggravé au début de mai. L’a-t-elle trop pris à la légère ? Craignait-elle un diagnostic effrayant ? Avait-elle peur du virus ? Toujours est-il qu’elle a été emportée par un choc septique.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Et dans la liste des sentiments d’impuissance, je mettrai dorénavant : « voir son homme pleurer sa mère ».

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Depuis deux mois, nous avons vu Djo et Mo, mes beaux-parents, deux ou trois fois à bonne distance, en plus de nous écrire et de nous parler au téléphone presque quotidiennement. Nous avons suivi les consignes, et ainsi perdu nos derniers moments avec Djo, avec qui on passait nos week-ends et nos étés à la campagne. Djo a mal vécu le confinement, j’en faisais mention en mars dans cette chronique, où je m’inquiétais pour « mes vieux », dès le début.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Aleksi K. Lepage et Jocelyne Lepage

Je lui disais de ne pas se décourager, qu’on allait bientôt aller à ce chalet qui était l’endroit qu’elle aimait le plus sur terre, on s’échangeait des livres. Mais ce bout de femme alerte de 95 lb, qui avait ses habitudes (écrire au café, passer à la boucherie Fernando, faire tous les mots croisés de tous les journaux, marcher deux heures par jour) avait perdu ses repères. Elle refusait catégoriquement d’aller à l’hôpital. Elle atténuait tout, nous rassurait. Des messages comme « ça va mieux aujourd’hui » ou « je vais faire des tests demain ».

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Ce matin-là, quand elle est entrée à l’hôpital en urgence, nous étions soulagés. Elle allait être soignée. Nous ne pouvions aller la voir, à cause du virus, mais elle allait nous revenir en pleine forme. D’ailleurs, son test s’est révélé négatif. Quand nous avons reçu le coup de téléphone funeste le lendemain, je venais de finir un petit paquet qu’on s’apprêtait à aller lui porter à l’hôpital. Un carnet de notes, un crayon, un recueil de sudokus et des livres. La nuit sera calme, de Romain Gary, et En randonnée avec Simone de Beauvoir, de Yan Hamel. Pour ce dernier titre, j’étais certaine de mon coup. Djo a beaucoup fréquenté l’œuvre de Beauvoir dans sa jeunesse, et cet essai la décrit comme une infatigable marcheuse (qui épuisait Sartre), ce que Djo était elle-même. J’avais aussi écrit un petit mot. « Ma chère Djo, il fallait bien que tu te retrouves à l’hôpital en pleine pandémie (c’est ta façon d’être originale). On a hâte que tu sois sur pied. Je t’aime et je t’embrasse. Tiens bon ! »

Le paquet est resté sur mon bureau.

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Complètement sonnés, nous avons mis nos masques et sommes allés à Notre-Dame pour signer les papiers et ramasser son sac. Des indications sévères partout, une grande tente blanche à l’entrée, des gardiens de sécurité qui stoppent les visiteurs. Une seule personne de la famille pouvait s’acquitter de la tâche, je suis restée dans la salle d’attente vide nettoyée frénétiquement par des employés, pendant que l’amoureux a pu passer les portes des urgences.

Trois infirmières d’origine haïtienne l’ont mené vers le corps de sa mère, qu’il ne pensait pas voir une dernière fois. Un geste d’humanité, un privilège dans ce contexte terrible. Il a pu lui faire ses adieux et prendre acte de la réalité. Il a reçu ça comme un cadeau.

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J’ai vécu cette brutalité de la mort soudaine quand mon père a été terrassé par une crise cardiaque il y a 15 ans. Dans l’ambulance, je tenais sa main qui a refroidi dans la mienne. J’ai senti la vie quitter son corps. J’insiste : c’est un privilège que de vivre cela. Et des milliers de gens en ce moment en sont privés. Les séquelles psychologiques sont terribles. J’ai compris ça en Haïti en 2020, 10 ans après le tremblement de terre qui a obligé les gens à enterrer à la hâte leurs proches dans des fosses communes, sans cérémonie. Ici, au Québec, quand vous lisez les pages nécrologiques qui ont gonflé, on lit sans cesse qu’en raison de la situation, il y aura une cérémonie quelque part, à un moment donné, on ne sait pas trop quand.

En ce moment, le deuil, chacun le vit dans son coin, dans l’hébétude. Déjà que la mort a quelque chose d’absurde, voire de scandaleux. En pleine pandémie, je n’arrive même pas à expliquer ce que c’est. Se faire frapper par la perte d’un être cher, après deux lourds mois de confinement, sans voir personne, ça ressemble à un coup de grâce.

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Lorsque la Dre Johanne Liu est passée à Tout le monde en parle, en tant que spécialiste des épidémies, elle a expliqué quelque chose de profond, qui n’a rien à voir avec les chiffres et les stratégies. « Quand j’étais en Afrique de l’Ouest, on a fait des erreurs comme tout le monde, comme on en fait partout. On s’est fait tout pardonner par la population. La chose qu’on ne nous a pas pardonnée, c’est d’avoir laissé mourir les gens tout seuls. La chose qu’on ne nous a pas pardonnée, c’est de ne pas leur avoir permis de faire leurs rites, lorsqu’il y avait un décès. Et je crois qu’une fois que la COVID sera passée, les gens ne se rappelleront pas tout ce qu’on a fait, mais ils vont se rappeler qu’ils n’étaient pas là quand leur mère est décédée et ils vont se rappeler qu’ils n’ont pas pu faire des funérailles. »

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Il faut du temps au cerveau pour assimiler l’information qu’une personne est partie pour toujours. Ainsi, quand est arrivé le débat sur la communication épicène à la Ville de Montréal, j’ai tout de suite pensé : « Ça va faire une bonne conversation avec Djo », avant de me rendre compte qu’elle n’aurait jamais lieu. Mais je sais déjà ce qu’elle en aurait pensé. Nous avions de chouettes empoignades sur le féminisme, Djo ayant été très militante dans les années 60-70-80. Mais on aurait dit qu’elle avait pris sa retraite du féminisme, lassée des querelles de chapelle. D’ailleurs, elle qui avait un respect de la langue, ayant été traductrice, puis journaliste, en plus d’être une cruciverbiste chevronnée, avait claqué la porte d’une revue engagée quand on avait féminisé tous les mots d’un de ses articles sans le lui avoir demandé avant. Ce n’est pas qu’elle était contre, mais elle ne supportait pas qu’on le lui impose sans la respecter, elle. La communication épicène lui aurait rappelé des souvenirs.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Jocelyne Lepage

N’empêche, ce que je regrette plus que nos débats, c’est de ne pas avoir davantage de détails sur ce party-partouze dans un loft de New York appartenant à une traductrice de langue autochtone, dans les années 60, avec son premier chum, le peintre Serge Lemoyne. Djo était une queen méconnue de l’underground, on n’arrêtait pas de lui dire d’écrire ses mémoires.

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L’écrivaine Chantal Thomas, qui est une amie, m’a envoyé un article qu’elle a écrit dans Télérama le 3 avril. Elle y aborde l’invisibilité des corps qui nous empêche de comprendre la présente tragédie. « Pour nous séparer de l’épidémie de COVID-19, la géographie ni les frontières ne servent plus à rien, écrit-elle. Reste, pour nous maintenir à bonne distance, l’assurance des chiffres. L’emphase sur les comptages : un langage sportif (“passer la barre”, “atteindre le pic”, “battre un record”) qui pourrait nous faire croire à une triomphale avancée, si l’on ne se rappelait que la victoire si obsessivement dénombrée par pays, villes, classes d’âge est celle de la Mort. »

Chantal Thomas me rappelle qu’ils ont réussi à nous faire croire à une forme de réussite avec un tableau de mortalité quotidienne.

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Djo et Mo étaient militants et c’est pourquoi ils ont donné à leur fils le nom de la mère, pour combattre le patriarcat. C’est elle qui travaillait, c’est lui qui était l’homme au foyer. Mais dans les années 70, quand on donnait le nom de famille de la mère à l’enfant, ça signifiait automatiquement qu’il n’avait pas de père. Pour régulariser la situation, et pour éviter des frais d’avocat, mon chum a donc dû poursuivre son père en reconnaissance de paternité, vers la fin de l’adolescence. Le juge lui avait demandé : “Qu’est-ce qui vous dit que c’est votre père ?”

« Il m’a élevé et on a le même nez. »

C’est comme ça que le nom du père a pu être ajouté à ses papiers d’identité.

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Nous sommes allés porter chez Mo le sac que Djo avait à l’hôpital. Rien d’urgent, mais c’était surtout pour le voir, avec cette impression que nous avions été trop obéissants envers les consignes.

Le fils et le père se sont serrés dans leurs bras. Fuck la distanciation. Il faut aussi obéir à ce qui fait de nous des êtres humains.

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Le soleil est éclatant, il fait chaud, la ville s’active de nouveau, il y a plus de voitures et de gens, les parcs sont remplis, les magasins ouvrent leurs portes. Je vois l’amoureux, le regard dans le vide, qui tient les bagues de sa mère au creux de sa main. Peu importe qu’il s’agisse de la plus belle journée de l’année, de la décennie, ou même du siècle, quand on souffre comme ça, quand on perd cette promesse de l’aube, disait Romain Gary, il y a comme un voile sombre sur tout ce qui nous entoure. Je ne vais certainement pas lui dire « ça va bien aller », phrase désormais enregistrée et qui sera honnie jusqu’à la fin de nos jours. Pendant que je cherche désespérément un vain mot de réconfort, c’est lui qui prend la parole.

« Veux-tu m’épouser ?

— Oui. »