« La création sera le dernier train du déconfinement », annonçait mercredi à ses membres l’Union des artistes, alors que le premier ministre François Legault demandait aussi, en point de presse, aux artistes d’être patients. Après deux mois d’attente, la ministre de la Culture et des Communications Nathalie Roy a suscité la grogne du milieu théâtral quand elle a annoncé la semaine dernière la réouverture des bibliothèques, des musées et des ciné-parcs. Discussion avec l’artiste et la députée de Québec solidaire Catherine Dorion.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu as reproché sur Facebook au ministère de la Culture de « manquer cruellement d’imagination ». C’est aussi ce que reproche au gouvernement Legault le milieu des arts de la scène depuis l’annonce de la ministre Roy la semaine dernière…

Catherine Dorion : Ce qui a été perçu par le milieu, c’est une espèce de mépris. Les artistes ne sont pas pris au sérieux. Penser que pouvoir aller au ciné-parc est un déconfinement qui concerne le milieu de la culture – à part quelques films québécois –, c’est dire que les artistes ne sont pas importants. Les artistes sont impatients. Ils se demandent pourquoi on peut être 10 dans une cour, mais pas faire un événement culturel qui respecte les normes de santé et de sécurité. Les artistes sont beaucoup plus inventifs qu’un ministère. Ça, c’est sûr !

M.C. : Il ne semble pas y avoir beaucoup de créativité dans la manière d’imaginer la suite des choses au ministère de la Culture. Du moins, dans ce qui est communiqué, on ne fait pas preuve de beaucoup d’inventivité. Les artistes sont habitués à créer du contenu original dans toutes sortes de conditions. On pourrait leur faire plus confiance. C’est paradoxal que les magasins soient ouverts partout, mais aucune salle de spectacle, nulle part, sous aucune forme. Le commerce avant l’art…

C.D. : Grand-maman ne peut pas venir souper, mais elle peut garder les enfants si tu vas travailler ! Les décisions se prennent de plus en plus en fonction de l’aspect économique. On peut le comprendre. C’est un gouvernement qui voit presque tout sous l’angle de l’entreprise et de l’économie. Mais il ne voit pas que la culture fait aussi partie de l’économie. On dit depuis le début de la pandémie qu’il faut revenir au local. La culture est l’un des meilleurs propulseurs de l’économie locale. J’haïs parler de la culture et la défendre en termes économiques, mais c’est vrai. Un festival de théâtre de rue à Shawinigan, c’est majeur pour l’économie de la ville de Shawinigan. Pour les arts vivants, qui ne peuvent pas passer par internet, l’impact est majeur. Pour le gouvernement actuel, c’est un angle mort total. Pour lui, la culture, c’est le Cirque du Soleil. Il veut pouvoir en mesurer la rentabilité.

M.C. : Des artistes disent qu’ils ne sont pas pris au sérieux, pas considérés, pas écoutés ni entendus. Et on leur répond en substance : vous n’êtes pas notre priorité…

C.D. : Malheureusement, on a laissé dans les dernières années une parole médiatique salir les fonctionnaires et les syndicats, pour moins bien les payer, et salir les artistes, que l’on traite de clowns et de saltimbanques en voulant les insulter. On leur dit : tu n’es pas sérieux, tu ne sers à rien, et si tu n’as pas assez de public pour tenir debout tout seul sans être un BS de luxe, ben crève ! La société n’a pas besoin de toi. C’est un discours qui est assez répandu, et pas juste parmi les adeptes de Jeff Fillion. Les artistes doivent se battre à la fois contre ça et contre ceux qui ont une mentalité qui s’en rapproche au gouvernement.

M.C. : Les artistes expriment leur mécontentement dans les médias. Il y a une lettre de plus 250 signataires qui a été envoyée à la ministre mardi. Beaucoup de gens leur répondent que tout le monde a des sacrifices à faire. « Qu’est-ce qu’ils auraient voulu pour être satisfaits ? Que proposent-ils de plus ? » Je comprends la grogne des artistes, mais est-ce possible qu’ils se tirent dans le pied avec ce genre de revendications ?

C.D. : Il faut commencer quelque part pour combattre cet état d’esprit, cet air du temps dont je te parle ! Peut-être qu’on peut espérer qu’on soit dans un changement d’attitude, tranquillement, autant par rapport à l’investissement dans les services publics qu’envers les choses qui sont pour moi des services essentiels, comme les arts vivants.

Je compare souvent l’investissement dans la culture à un investissement dans une maison. Ceux qui prônent l’austérité disent : garde ton argent pour toi, ne paie pas de taxes, mets ça dans tes poches, ne l’entretiens pas, ta maison ! Au bout de 20 ans, il y a des morceaux qui tombent…

Catherine Dorion

M.C. : Et ça coûte beaucoup plus cher à tout rénover qu’à entretenir…

C.D. : La maison n’est plus habitable ! Malheureusement, on a un vent contraire qui a été amené entre autres par la droite populiste et par nos gouvernements néolibéraux des dernières décennies, qui se demandent ce que rapporte la culture. Ça rapporte de l’argent à bien des gens, mais ça rapporte surtout des choses fondamentales à une société, qui se situent en dehors du royaume de l’argent.

M.C. : Tu proposais sur Facebook l’idée d’un brainstorm collectif. Il y a des pistes intéressantes qui en ont émergé ?

C.D. : Oui ! Il y a des pistes très intéressantes. Une idée qui me plaît beaucoup, c’est de faire en sorte que les programmes d’aide ne passent plus nécessairement par de gros intermédiaires. Appelons ça l’industrie culturelle. On a plein d’alliés là-dedans et la plupart sont formidables. Il reste que les artistes se retrouvent souvent avec les restants de l’argent, à la toute fin. Si on favorisait de plus petites initiatives, si c’était plus facile d’avoir accès à l’argent et de tester différentes choses, il y aurait plus d’ébullition sur le terrain. Tout le monde pourrait s’y mettre, pas seulement les plus gros acteurs. C’est évidemment une idée pour la sortie de crise. « Le milieu culturel est en crise de toute façon à cause de la révolution numérique. Les artistes savent moins comment vivre de leur art et aller chercher de l’argent, parce que l’accès à la culture est souvent gratuit et que ce sont les grandes entreprises qui en profitent : Apple, Facebook, Google, ou Québecor chez nous. » C’est l’occasion de repenser tout ça. Si on fait des programmes qui relancent l’économie locale un peu partout au Québec, on peut aussi repenser le rapport des artistes aux institutions, pour favoriser un peu plus les artistes.

M.C. : Que penses-tu du réflexe qu’ont eu spontanément plusieurs artistes d’utiliser les plateformes comme Facebook pour diffuser leur art, avec des prestations à la maison, par exemple ? Il y a un paradoxe là, non ? On veut vivre de son art, mais on veut aussi rejoindre le public, et c’est par ces réseaux que ça se passe… On nourrit cette bête-là qui nous tue à petit feu, mais elle est incontournable.

C.D. : Les GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon] font partie intégrante de notre culture. C’est la nouvelle place publique, alors que les vraies places publiques sont désertes à cause de la COVID. Ça remplit un besoin. C’est une agora. On y jase, on y voit des prestations, on s’y trouve une job ou un chum, on s’y fait remarquer professionnellement quand on est un artiste. C’est devenu un tremplin vers la vie réelle quand on fait un événement ou un spectacle. On est dépendants d’entreprises privées plus puissantes que je ne sais plus combien d’États. Il faut vraiment qu’on se dépêche de leur imposer des balises, des lois, des taxes, des impôts. Heureusement, la plupart des artistes qui les utilisent ont aussi un regard critique là-dessus.