« Nous sommes devenus vieux en un week-end ! », lancent à l’unisson Gilles Renaud et Louise Turcot, joints par La Presse la semaine dernière au moyen de FaceTime.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Le samedi 14 mars, les deux acteurs répétaient la pièce À quelle heure on meurt ? au Théâtre de Quat’Sous. Ils devait jouer les rôles de Mille Milles et de Châteaugué, deux adolescents vivant en marge du monde, dans l’adaptation de l’univers de Réjean Ducharme réalisée par Martin Faucher. Coronavirus oblige, la production a été reportée aux calendes grecques deux jours plus tard. Depuis, les deux septuagénaires sont confinés dans leur condo à Montréal.

« Après avoir fait 120 heures de répétition et d’ateliers, c’est un gros deuil de cesser brutalement un spectacle qui nous tient à cœur, confie Gilles Renaud. Avec [le metteur en scène] Frédéric Dubois, Louise et moi rêvions à ce projet depuis cinq ans, depuis qu’on avait lu un extrait du texte lors d’un spectacle-bénéfice au Périscope, à Québec. »

Se sentir impuissants

Les deux comédiens vivent désormais à l’écart, confrontés à leur impuissance ; un sentiment qu’ils n’avaient jamais éprouvé avant la crise sanitaire.

Le pire, c’est de se sentir inutile. Si j’avais 30 ans, mon Dieu que j’en ferais du bénévolat ! C’est frustrant de ne pas pouvoir aider les gens dans le besoin.

Louise Turcot, comédienne et auteure

D’autant que les deux artistes sont en très bonne forme physique pour leur âge. « J’ai 75 ans, mais je me sens aussi en forme que ma fille de 50 ans, dit Gilles Renaud. Je marche beaucoup. Je m’entraînais régulièrement au gym. Je n’ai jamais cessé de travailler… Je pourrais être proactif dans cette guerre contre le virus. Je porterais un masque et j’irais laver des planchers ou des draps dans un CHSLD, des résidences. Je ferais du mieux que je peux. Or, là, je ne peux même pas faire mon marché au Metro d’en face ! »

Un cadeau dans l’escalier

Ensemble, Louise Turcot et Gilles Renaud ont six enfants (chacun trois, issus de relations antérieures) et huit petits-enfants. Très proches de leur famille, ils sont bien sûr tristes de ne plus pouvoir garder leurs petits-enfants ni de les voir et de les serrer dans leurs bras. 

« À tour de rôle, on fête une série d’anniversaires de nos petits-enfants au printemps, explique Gilles Renaud. Le plus jeune vient d’avoir 7 ans. Il est venu à sa fête, avec ses parents, chercher son cadeau. On lui a laissé à l’entrée, au milieu de l’escalier. On l’a salué du balcon au quatrième étage. Il ne comprenait pas pourquoi il ne montait pas pour nous donner un bec… »

Depuis quelques semaines, le couple, qui est ensemble depuis 27 ans, entend des gens parler des vieux comme « des trésors » de la société. 

Ça me fait rire, ces bons sentiments, soudainement. Car avant la pandémie, les personnes âgées n’existaient pas dans le discours public. Ou bien on en parlait avec mépris, pour dire qu’elles n’étaient plus dans le coup.

Louise Turcot, comédienne et auteure

La comédienne et auteure est choyée par son métier. Comme artiste, elle a le luxe de ne jamais rêver à la retraite. Or, Louise Turcot constate que les premiers rôles à l’écran sont rarissimes une fois passée une limite d’âge. Surtout pour les femmes. « Cessez de nous cantonner dans des rôles secondaires, de nous faire jouer uniquement des grands-mères gentilles ! », s’insurge-t-elle.

D’ailleurs, depuis sa retraite forcée, Mme Turcot réfléchit pas mal à l’état des choses. « On n’est pas seulement en confinement, on est en réflexion. Je pense, par exemple, à la place des aînés dans la vie publique. Je lis plein d’articles dans La Presse sur les vieux, les sans-abri, les réfugiés… Et ça me crève le cœur tout ce que je vois. Comme si la pandémie avait mis en relief les nombreuses failles de notre société. On ne peut pas regarder ça sans frémir. »

Lendemains incertains

En septembre prochain, Gilles Renaud devait reprendre le rôle du père de la famille Plouffe dans la récente production du classique de Roger Lemelin au Trident. Or, pour l’instant, c’est l’inconnu. 

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Renaud

En plus de ne pas jouer, une autre chose manque énormément au couple : ne plus aller au théâtre. 

En temps normal, on sort beaucoup, on va au resto, on voit plein de spectacles et de films. Or, comme tout le monde, j’ignore quand nous pourrons retourner nous asseoir dans une salle avec du public. C’est inquiétant pour l’avenir des arts vivants.

Gilles Renaud, comédien

Gilles Renaud se demande même quand et « si » il pourra rejouer sur scène, conscient qu’à son âge, le temps presse. « J’aimerais bien faire encore une fois un Tremblay, si Michel veut bien m’écrire un nouveau personnage. J’ai fait presque tous les vieux Tremblay. Je me vois bien finir ma carrière sur scène dans une création de Tremblay », souhaite l’acteur, qui a entre autres joué dans Hosanna, Bonjour, là, bonjour et Le vrai monde ?

Le metteur en scène André Brassard, avec qui Renaud a beaucoup travaillé, aimait dire que le théâtre était là « pour passer le feu, pour transmettre une espèce d’exaltation à être vivant malgré tout ». Ça les interpelle à l’heure de cette pandémie ?

« Oui, répond Gilles Renaud. Ça fait 2500 ans que le théâtre existe. Il va continuer à exister malgré tout. Le théâtre est trop essentiel pour mourir à cause d’un virus. Il reviendra clandestinement, en marge, de manière différente. Mais il reviendra plus fort, je crois. »

Bio

Gilles Renaud

Gilles Renaud a joué dans plus d’une centaine de films, de pièces et d’émissions de télévision depuis ses débuts, en 1969. Polyvalent, on lui a confié maints rôles de composition : des drag-queens comme des policiers ou des PDG ; des bandits et des monarques ; des marginaux et des patriarches, etc. De 1984 à 2001, M. Renaud a également été professeur à l’École nationale de théâtre et directeur de la section interprétation de son alma mater.

Louise Turcot

Diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Louise Turcot mène depuis 50 ans une carrière lumineuse, tant au théâtre qu’au cinéma et à la télévision. De Deux femmes en or au Mariage de Figaro, de Célimène à Blanche DuBois, en passant par Marivaux et Pirandello, elle a été de tous les classiques. La comédienne a obtenu un Masque pour son interprétation d’une professeure de littérature en phase terminale d’un cancer dans Wit de Margaret Edson. Mme Turcot est aussi auteure de quatre romans et d’un ouvrage biographique, Lettres à une jeune comédienne, publié l’an dernier chez VLB éditeur.