J’ai reçu vendredi un courriel de Lucille, une femme qui vit dans une résidence privée pour aînés (RPA).

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Tout ce à quoi j’aspire à la sortie de cette pandémie, et avant si c’est possible, est de pouvoir déménager et fuir à grandes enjambées ma RPA que je considère comme un beau grand bateau de croisière, un milieu de vie propice à l’éclosion de toutes les sortes de virus, incluant les commérages, où nous sommes prisonniers, pieds et poings liés dans nos cages à poulets soi-disant pour nous protéger, mais en définitive pour protéger leur “business”. Que je regrette amèrement cette décision que je considère comme la pire erreur au cours de mes 74 ans de vie. Peut-être étais-je trop jeune et trop en forme pour ce milieu de vie. »

Qui oserait la contredire, avec le confinement forcé de ces milliers de personnes de 70 ans et plus qui ont vu leur appartement se transformer en prison ? Dans ce message, ce qui m’a frappée est le parallèle avec les bateaux de croisière, qui ont été parmi les premières « trappes » à COVID-19 dans le monde. Car c’est aussi ce parallèle qu’a fait le dramaturge et comédien François Grisé dans la pièce Tout inclus présentée à l’automne, qui aborde le sujet des RPA, et qui reçoit un éclairage nouveau en pleine crise sanitaire.

La première à Québec devait avoir lieu le 15 avril, et elle a été annulée pour les raisons que l’on connaît trop bien. Sur sa page Facebook, François Grisé a écrit un texte poignant.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

François Grisé

Peur, marketing et choix de société

Je crois que nous devons sérieusement essayer de comprendre la colère de madame Lucille, qui n’est pas malade en maison de soins, mais est simplement quelqu’un qui a signé un bail, avec des services inclus. Et si vous avez déjà vu les publicités et les chics fascicules pour ces résidences, vous voyez bien que c’est vendu comme une croisière luxueuse. « Je me demande comment ils vont mettre en marché les résidences pour aînés dans la post-COVID, me dit François Grisé. Ce sont des lieux clos où tout devrait bien aller, mais ça peut virer en cauchemar en temps de distanciation sociale. Les gens qui ont été coincés avec la COVID-19 sur les bateaux de croisière ont vécu exactement ce que vivent les vieux en ce moment. Le branding autour des maisons de personnes âgées, surréellement positif, ça va être dur à vendre en crisse maintenant. Les boomers vont y penser. »

Ce n’est pas seulement la séduction du marketing qui pousse à ce choix de vie qui peut se comprendre. Il y a aussi la peur. De la solitude, de la mort, de la perte d’autonomie, et celle d’être un poids pour les autres. « La peur et l’angoisse, ça fait faire bien des affaires, comme acheter des jeans à 500 $, note François Grisé. Ça fait peur de vieillir, ça fait peur aux enfants, le business est ancré dans le fait que les enfants conseillent aux parents d’aller là. C’est facile d’être à l’aise de mettre nos parents en résidence quand c’est vendu comme des vacances jusqu’à la fin de vos jours. Je ne dis pas du tout que les résidences n’ont pas leur place, mais on peut se poser des questions. Par exemple, pourquoi au Québec, nous choisissons les résidences trois fois plus qu’ailleurs, et que 18 % des 75 ans et plus vivent dans une résidence pour aînés ? Ça nous plaît, cette solution-là. »

Ouvrir les yeux

Pour créer cette pièce documentaire, en collaboration avec la compagnie Porte Parole d’Annabel Soutar, François Grisé a séjourné deux mois dans une résidence privée pour aînés en 2014 et 2015. Cette pièce, qui n’est pas terminée et à laquelle s’ajouteront de nouveaux chapitres, n’est pas un pamphlet qui accuse qui que ce soit, mais un questionnement sur le sort que l’on réserve à la vieillesse. Et François Grisé s’implique dans cette réflexion, car Tout inclus est né d’un malaise qu’il vivait intimement lorsque ses parents ont déménagé dans une RPA. « La dernière semaine a été vraiment quelque chose de confrontant, admet-il. Là où nous étions rendus dans l’écriture, mon personnage en arrive à dire que le mal-être que je ressens devant ces maisons est un paradoxe, parce que c’est à la fois une bonne et une mauvaise solution. Avec ce qui arrive, ça montre pourquoi j’avais un malaise. Si la monoculture n’est pas bonne en agriculture, ce n’est peut-être pas bon pour les humains, on en a la preuve vivante en ce moment. Je ne peux pas voir mon père et ma mère, et ce ne sera pas de sitôt, tant qu’il n’y aura pas de vaccin. »

Ce sur quoi se penche François Grisé dans son enquête, c’est pourquoi au Québec nous choisissons massivement, plus qu’ailleurs, les résidences pour aînés. « La réalité aussi est que ça a fait mon affaire de placer mes parents, comme ça fait tous notre affaire. Je ne peux pas me fermer les yeux, dit-il franchement. Je ne pourrais pas mener le genre de vie que j’ai en m’occupant de mes parents. Finalement, je participe de l’équation, j’ai fait tous les moves. Je dis souvent à la blague que si je devais prendre soin de mes parents, je ne serais pas en train d’écrire une pièce sur les aînés. On s’est créé un monde comme ça, sauf que je crois qu’il y a un équilibre à trouver. »

Le principal obstacle est peut-être notre refus de croire qu’on va vieillir nous aussi. François Grisé raconte que beaucoup de gens sont venus le voir après sa pièce pour lui dire que ça les aidait à réfléchir à la situation de leurs parents, mais aussi à leur propre situation.

« Le plus grand défi est qu’on n’en parle pas, croit-il. Cette crise fait qu’on n’a plus le choix d’en parler. Peut-on utiliser cette crise pas seulement en mode réactif, mais pour préparer la suite ? Car dans 10 ans, il va y avoir encore plus de vieux, et les pandémies, ce n’est pas fini. Ça fait pourtant 60 ans qu’on le sait que sur le plan démographique, des vieux, il y en aura plus que jamais au Québec. Alors qu’est-ce qu’on fait ? »

Sortir du confinement

« Dans mon travail, j’essaie de comprendre un peu ce qui est arrivé dans notre État québécois, poursuit François Grisé. Il y a eu un changement dans les valeurs sociales des gouvernements – pas juste les libéraux, ça remonte à Lucien Bouchard. Ce sont aussi les structures qui ont changé et les structures parlent de nos valeurs. Le privé a pris les devants, il vient combler des besoins auxquels le public ne peut pas répondre. Ce n’est évident pour personne. J’ai parlé très brièvement avec quelqu’un du Regroupement québécois des résidences pour aînés, et eux aussi, c’est la première fois qu’ils vivent ça. Ils administrent un business de location d’appartements et de services par la bande, et là, ils doivent imposer des consignes gouvernementales à des gens. C’est très confrontant pour eux. Une résidence privée pour gens autonomes, ce n’est pas un hôpital. »

La COVID-19 est un puissant révélateur qui donne tout de même un espoir à François Grisé. Qu’il puisse faire naître des changements profonds sur le plan politique, comme réfléchir aux soins à domicile, qui permettraient de cultiver le respect des aînés, « mais surtout de celles qui en prennent soin, car ce sont en grande majorité des femmes, qui sont payées entre 13 $ et 18 $ de l’heure. Ce sont elles que nous devons valoriser ».

Enfin, le confinement des aînés déjà présent dans notre société, aggravé par la COVID-19, est un vrai problème aussi pour le milieu théâtral, car ils constituent les plus grands consommateurs de culture, qui manquent maintenant à l’appel, me rappelle le dramaturge. D’ailleurs, quand j’ai vu la pièce Tout inclus l’automne dernier, les spectateurs étaient invités à prendre place dans la salle en fonction de leur tranche d’âge, pour nous faire prendre conscience, je crois, de leur présence majoritaire. On se demande maintenant si cette consigne, qui était un procédé théâtral efficace, ne deviendra pas une norme jusqu’au vaccin.

J’ai demandé à madame Lucille si elle avait vraiment l’intention de se chercher un logement. Elle m’a répondu ceci : « Tout à fait, je regarde les annonces pour me trouver un appartement dans un immeuble multilogements avec ascenseur et garage intérieur, parmi le vrai monde, quoi, où, tout en respectant les consignes de la santé publique, je pourrais à tout le moins faire une promenade dans la rue comme le permet M. Legault, et non dans le fond d’un stationnement. Nous savons tous qu’il y aura une autre vague à l’automne et je ne sais pas comment nous nous en sortirons cette fois-là sans faire de dépression. »

Je pense que Lucille veut avoir droit aux mêmes restrictions que les moins de 70 ans, plus qu’à notre compassion.